16 mai 2013

Un hacker expert judiciaire

Aussi loin que je puisse remonter le fil de mes souvenirs, j'ai toujours été un hacker. Un hacker de l'ombre, anonyme et discret. Mais toute mon énergie est tournée vers le hacking, en particulier informatique.

Quels sont mes hacks favoris? J'aime bien démonter les systèmes pour comprendre comment ils fonctionnent. Je viole systématiquement les garanties de tous les matériels que j'achète, uniquement pour voir l'agencement intérieur et comprendre le fonctionnement du produit. J'admire souvent l'intelligence des ingénieurs et des techniciens qui ont réussi à mettre au point tel sous système particulièrement astucieux. Je remplace parfois une pièce par une autre, plus performante, pour rendre le produit plus efficace, mieux adapté. J'en reçois une joie intense quand cela fonctionne.

C'est un état d'esprit très pratique quand on est expert judiciaire, c'est-à-dire inscrit sur une liste de référence auprès de sa Cour d'Appel de rattachement. Quand les magistrats me confient un scellé, ils n'imaginent pas nécessairement les trésors de savoir faire qu'il faut pour pouvoir les démonter correctement sans connaître a priori le modèle, pour éviter tous les pièges parfois tendus par les fabriquants (vous savez, LA vis cachée sous une étiquette sous la batterie...). Je fabrique parfois mes propres outils (par exemple un tournevis à partir d'une brosse à dent) pour ne pas abîmer les plastiques des machines qui me sont confiées (on n'attaque pas le démontage d'un Mac au burin et au marteau!).

Je suis un hacker car j'aime comprendre le fonctionnement interne d'un système informatique, que ce soit un ordinateur, un ensemble d'ordinateurs ou un réseau informatique.

J'aime bien détourner l'usage initial d'un objet, pour le transformer, l'adapter ou le recycler. Oh, ce n'est jamais extraordinaire, car je n'ai pas l'âme, l'intelligence ou la patience d'un inventeur. Mes créations sont banales aux yeux des spécialistes, mais elles sont uniques à mes propres yeux.

Je construis un NAS avec une vieille carte mère, des adaptateurs SATA, des disques durs et une vieille unité centrale. Je remplace le processeur par un moins consommateur d'énergie. Je supprime le ventilateur, tout en underclockant le processeur dans le BIOS, pour baisser le bruit de fonctionnement.

Je transforme une salle de TP informatique en cluster de calcul, le temps d'une après-midi, en bootant sur un liveCD. J'y affiche en temps réel le calcul d'une image de synthèse en utilisant une version parallélisée de PovRay. Chaque machine calcule 1/20e de l'image et l'ordinateur du prof (le 21e pc de la salle) assemble en direct le résultat des calculs. C'est magique. La salle est hackée.

Je démonte un disque dur externe USB pour en récupérer la carte et pouvoir ainsi transformer rapidement n'importe quel disque dur interne en disque externe. Le boîtier est hacké. Je bricole une alimentation de télévision pour l'utiliser sur un ordinateur portable dont le chargeur est en panne. L'alim est hackée. Je récupère toutes les vis, tous les câbles, tous les adaptateurs de mes vieux ordinateurs, parce que cela peut toujours servir (et d'ailleurs, cela me sert souvent). Les vis sont hackées. Euh, là non en fait...

Cela fait-il de moi un Hacker, intronisé parmi les plus grands Hackers internationaux? Non, bien sur. Je suis un tout petit hacker de province.

Certains diront même que je ne suis pas un vrai hacker. Car un vrai hacker est un rebelle qui ne peut pas être expert judiciaire. A ceux là, je rappelle que tout le monde peut bidouiller. Alors, pourquoi pas un expert judiciaire?

Et pour mes enfants, je suis le plus grand hacker expert judiciaire du monde!
Doublé d'un côté un peu nerd et Otaku...

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PS: Dans ce billet, j'utilise évidemment la définition initiale (et normale) du mot "hacker", c'est-à-dire (via Wikipédia): "Un hacker est quelqu'un qui aime comprendre le fonctionnement d'un mécanisme, afin de pouvoir le bidouiller pour le détourner de son fonctionnement originel. Appliqué à l'informatique, un hacker sait où et comment bidouiller un programme ou matériel électronique pour effectuer des tâches autres que celles prévues par ses concepteurs."

14 mai 2013

Expérience sur l'anonymat

Lorsque j'ai décidé d'ouvrir ce blog en 2006, j'ai pris comme pseudonyme "Zythom" car je voulais séparer mes activités IRL et numérique. Je considérais l'utilisation d'un pseudonyme comme allant de soi dans l'univers numérique.

Dès que j'ai commencé à avoir des lecteurs, je me suis trouvé devant le problème classique de la modération ou pas des commentaires. Après avoir hésité un peu, j'ai fait le choix de modérer les commentaires pour garder le contrôle du contenu du blog. Ce faisant, je sais que mon statut juridique est plus risqué, puisque j'autorise la publication du commentaire. Mais c'est mon choix et je l'assume jusqu'à présent.

Pour compenser un peu, parmi les différents paramètres de la configuration du blog, j'ai choisi d'autoriser la soumission de commentaires anonymes. Cela me semble logique, même si cela encourage quelques personnes à abuser de cette possibilité.

Mais je souhaitais pouvoir aller plus loin dans l'anonymat que je pouvais offrir à mes éventuels correspondants, aussi, en juin 2010, j'ai ajouté à la page contact de mon blog un formulaire PrivacyBox permettant à tout internaute qui le désire de me contacter d'une manière complètement anonyme, sans que je ne puisse avoir de moyens de connaître son identité réelle. Les messages que je reçois via ce formulaire sont de plus automatiquement chiffrés avec ma clef publique OpenPGP.

Maintenant que le service de PrivacyBox va fermer, il est temps pour moi de faire un petit bilan de cette expérience.

Donner la possibilité à des personnes de vous écrire sans contrainte d'identité lève un certain nombre de barrières: la parole est plus libre, plus directe. Des choses peuvent être dites sans fard, sans le verni de la politesse et la retenue de l'éducation. J'ai ainsi reçu des courriers d'encouragements et de soutiens de personnes qui souhaitaient rester anonymes.

J'ai aussi reçu des messages d'insultes, de menaces, de critiques...

Mais j'ai également reçu par ce biais des messages qui m'ont interloqué. Je me souviens en particulier de cette personne qui m'expliquait ses penchants pour les jeunes enfants et qui était tombé sur mon blog parce que j'y parle (souvent) de mes dossiers de recherches d'images pédopornographiques. Cette personne me livrait ses tourments et m'expliquait comment elle surmontait le passage à l'acte en consommant des ouvrages interdits en France mais autorisés au Japon (des mangas spécialisés dans les dessins pornographiques mettant en scène des enfants). J'ai reçu en quelques jours plusieurs messages très crus de sa part sur le sujet, sans pouvoir y répondre puisque la personne n'a pas souhaité me laisser le moyen de la contacter, et pour cause.

J'ai reçu également quelques demandes pour des interventions dans des dossiers, des questions sur le piratage, sur les techniques de contournement ou sur les moyens mis en œuvre par la Justice pour lutter contre telle ou telle fraude. J'y ai répondu dans la mesure de mes capacités et lorsque l'utilisateur me laissait une adresse email pour cela.

J'ai reçu en tout une centaine de messages.
J'ai ainsi été spectateur d'une liberté totale d'expression, sans inhibition.
J'en ai appris beaucoup sur la nature humaine.
J'en ai appris aussi sur moi-même, sur mes propres rouages.
J'ai mené cette expérience pour aller jusqu'au bout de l'anonymat.
Je suis désolé que le service de PrivacyBox ferme.

En tout cas, j'ai eu moins peur en lisant ces emails anonymes, qu'en lisant les commentaires que l'on trouve sous les articles de certains journaux en ligne...

05 mai 2013

Stockage

La semaine dernière, j'ai reçu un ordinateur sous scellé à fin d'analyse. Pour une fois, il ne s'agit pas de recherche d'images pédopornographiques, mais de retrouver des conversations électroniques.

J'ouvre le scellé, et en extrait le disque dur pour analyse. Le disque dur fait 3To...

Bon, c'est normal, les capacités des disques durs vont en augmentant, mais après vérification, je ne dispose pas de disques durs suffisamment grands, et mon NAS personnel est presque plein. Comment faire une copie pour analyse, sachant qu'il me faut facilement le double de la taille du disque d'origine: pour l'image bit à bit, pour le fonctionnement en VM et pour toutes les données extraites ?

Sachant que le budget de la Justice, déjà exsangue, n'est pas prévu pour m'offrir un joli NAS, et que tout le monde compte sur mon travail d'analyse, rapide, fiable et PAS CHER... il me faut trouver une solution.

Twitter étant mon ami, je lance un tweet SOS à ceux qui me suivent sur le compte @Zythom. Et me voilà en train de tester plusieurs outils gratuits dont je vais un peu vous parler aujourd'hui.

Tout d'abord, il se trouve que je dispose d'un nombre invraisemblable de carcasses d'ordinateurs qui remplissent mon bureau, entre vieilles cartes mères et webcams-qui-ne-marchent-que-sous-XP. J'ai donc cherché dans le lot un vieux PC avec une carte mère acceptant les disques durs SATA. Me voici avec un NEC "Pentium 4" datant du temps où l'on nommait les PC du même nom que leur processeur.

Une fois la poussière priée d'aller sur les objets alentours, je pars en chasse d'un clavier et d'une souris PS2, d'un écran fonctionnel, d'un cordon d'alimentation et d'un câble réseau catégorie 5e au moins.

En regardant bien la carte mère de cette vieille machine, je compte 4 ports SATA et deux ports IDE. Je fouille alors dans mon stock de disques durs dédiés aux expertises, et j'en extrais un vieux disque dur IDE de 40 Go, deux disques SATA de 3To et un disque tout neuf de 4To.

Me voici prêt à tenter de construire un NAS avec ça.

Les followers qui ne dormaient pas au moment où j'ai posé ma question m'ont proposé les produits suivants:
- Nexenta Community Edition
- XPEnology
- OpenMediaVault
- OpenFiler
- FreeNAS et
- NAS4Free

J'ai testé ces produits avec la machine que j'avais assemblée de bric et de broc. Voici mes constatations, et je demande aussitôt aux passionnés de ces produits de me pardonner mon test simpliste (je ne suis pas un labo de tests non plus!):
- Nexenta CE n'a pas reconnu mes disques durs;
- XPEnology n'a pas fonctionné de manière stable malgré tous mes efforts (je dispose déjà de deux NAS Synology, un vieux DS209j et un DS713+ flambant neuf, donc j'étais motivé);
- OpenMediaVault n'a pas réussi à faire booter ma machine;
- OpenFiler n'a pas reconnu mon disque dur de 4To lors de la configuration SoftRAID;

Le développement de FreeNAS ayant été repris par une société commerciale, j'ai directement testé NAS4Free qui est la suite du développement du code originel de FreeNAS. NAS4Free a reconnu l'ensemble de ma configuration, aucun message d'erreur n'est apparu lors de la constitution du RAID0 qui a aggloméré tous mes disques durs (sauf celui de 40Go qui sert uniquement pour le système au démarrage).

Mon choix s'est donc arrêté sur  NAS4Free.

J'ai donc maintenant un NAS de capacité 10 To 9 To qui me permet de mener à bien la mission d'expertise qui m'a été confiée. L'accès aux disques est rapide, l'incorporation dans mon réseau privé très simple, le partage des données entre machines Linux ou Windows est simple à paramétrer. Bref, une solution que je recommande à tout ceux qui ont un besoin rapide de stockage pour pas trop cher.

Seuls inconvénients: la consommation et le bruit, légèrement supérieurs à ceux de mon NAS perso Synology DS713+ sur lequel s'appuie toute la famille.

Mais si le dernier reste allumé en permanence toute l'année, le NAS4Free ne reste allumé que le temps d'une expertise, c'est-à-dire... quelques nuits ;-)

Ma prochaine étape sera de faire l'achat que quelques cartes PCI multiports SATA pour augmenter la capacité de mon NAS improvisé. Je dois pouvoir atteindre les 16 disques durs de 4To, soit 64To!

Ensuite, pour passer à 180To, je testerai le pod de stockage Backblaze que Korben m'a fait découvrir.

De quoi voir venir ;-)

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Source image: inpic.ru

27 avril 2013

In memoriam

Tous les ans, j'encadre plusieurs stagiaires qui viennent découvrir leur futur métier dans mon service informatique. Au début de ma carrière, quand j'étais encore un jeune chercheur impétueux, j'ai travaillé avec Stéphane, étudiant en IUT, dont je raconte la triste histoire ici.

J'ai une pensée émue pour toi, Stéphane.
Tu auras toujours vingt ans dans mon cœur.

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Image Jan Kriwol

24 avril 2013

L'art de la copie d'écran

Il m'est arrivé, au début de mon activité d'expert judiciaire en informatique, d'assister des huissiers de justice lors de la constitution de preuves, en matière de publication sur internet.

En clair, aider un huissier à faire une copie d'écran.

Puis, avec le temps, les compétences informatiques des huissiers ont fortement augmenté, et il devient rare que l'on me demande de l'aide pour faire une copie d'écran.

Pourtant...

Comme vient de le montrer une affaire récente, une copie d'écran peut être refusée par un tribunal, si elle ne présente pas un caractère probant suffisant.

Extrait du jugement :
"Attendu que si la preuve d’un fait juridique n’est, en principe, et ainsi qu’en dispose l’article 1348 du code civil, soumise à aucune condition de forme, il demeure néanmoins que lorsqu’il s’agit d’établir la réalité d’une publication sur le réseau internet, la production d’une simple impression sur papier est insuffisante pour établir la réalité de la publication, tant dans son contenu, que dans sa date et dans son caractère public, dès lors que ces faits font l’objet d’une contestation ; qu’en effet, et comme le souligne le défendeur l’impression peut avoir été modifiée ou être issue de la mémoire cache de l’ordinateur utilisé dont il n’est pas justifié que cette mémoire ait été, en l’occurrence, préalablement vidée ;"
A l’intention de mes lecteurs, surtout s'ils sont huissiers, je propose une méthode de copie d'écran d'une page web qui me semble respecter les règles de l'art:

Étape 1: Choisir un ordinateur "sur" pour établir le constat.
Idéalement, il faut prendre un ordinateur réinstallé "from scratch", à partir d'un template de machine virtuelle par exemple, ou un ordinateur réinitialisé à partir de ses DVD de restauration.
Pour gagner du temps, il est souvent préféré l'utilisation d'une machine ayant déjà servi (le PC du directeur, de l'huissier, du secrétaire...).
[EDIT] Il est possible de booter une machine à partir d'un liveCD pour plus de sécurité (commentaire de KaitoKito). 

Étape 2: Vider le cache local.
Sur l'ordinateur choisi pour effectuer le constat, lancer le navigateur et vider le cache. Cette opération peut être complétée par l'utilisation d'un utilitaire de nettoyage (tel que CCleaner par exemple, qui existe en version portable sur une LiberKey par exemple).

Étape 3: Vérifier les DNS.
Vous allez surfer sur internet, en entrant l'adresse d'un site web. Il faut donc vérifier que sa traduction en adresse IP se fait correctement. Au besoin, il est possible de faire plusieurs essais avec des serveurs DNS différents.

Étape 4: Afficher la page incriminée.
Saisir l'adresse complète du site web dans le champ approprié du navigateur (et non pas dans un moteur de recherche).

Étape 5: Imprimer la page.
Une fois la page affichée, en faire l'impression sur une imprimante de confiance. Si l'imprimante n'est pas sure, faire une comparaison intégrale de l'impression papier. Vérifier que l'adresse complète de la page apparaît sur l'impression: en effet, en cas d'adresse longue, celle-ci est souvent tronquée. Il faut agir sur les paramètres de mise en page d'impression (variables en fonction des imprimantes). La date doit apparaître clairement et il faut vérifier qu'elle est correcte (et mentionner la vérification sur le procès verbal!).
Notez que cette étape peut être dématérialisée par la création d'un fichier PDF (à l'aide d'une imprimante pdf) ou la sauvegarde de la page complète dans un format approprié.
Je conseille également d'imprimer le code source de la page, contenant beaucoup plus d'informations pouvant être utiles à la manifestation de la vérité.

Étape 6: Recommencer avec un autre navigateur.
Une clef USB contenant par exemple les logiciels du kit Liberkey, peut accueillir différents navigateurs sans qu'il soit besoin de les installer: Chromium, Firefox, Chrome, Opera, QtWeb...
L'utilisation d'un autre navigateur permet de vérifier les différents comportements qu'une page web peut avoir (code source, plugings...).

Étape 7: Recommencer avec un autre ordinateur et un autre réseau.
Le plus simple est d'utiliser un smartphone fonctionnant en 3G, et de vérifier que les informations affichées par la page web incriminée sont les mêmes que précédemment.

Voilà. La procédure est complète. Vous avez votre copie d'écran et le PV mentionnant scrupuleusement toutes les opérations effectuées.

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Cela  suffit-il à constituer une preuve irréfutable ?
La réponse est non.

Si la partie adverse souhaite réellement contester cette procédure, rien de plus simple: il suffit de me contacter pour une contre expertise.

Exemples:

Étape 1: Choisir un ordinateur "sur" pour établir le constat.
Il est extrêmement rare que l'ordinateur utilisé pour faire le constat soit "sur". Le seul moyen d'en être certain est un ordinateur tout neuf sorti de son emballage (et encore ;-). L'hypothèse d'une contamination par un malware ou un virus n'est pas à exclure. D'où la nécessité de faire les constatations avec au moins un autre ordinateur (un smartphone par exemple), ce qui est rarement fait.

Étape 2: Vider le cache local.
Il n'est pas rare que l'entreprise dispose d'un serveur proxy pouvant faire office de cache. Ce cache a-t-il été neutralisé?

Étape X: Quelles vérifications ont été faites sur le serveur hébergeant la page web incriminée? Qui a vérifié s'il n'y a pas eu falsification des codes sources à un moment ou à un autre? Qui peut assurer que la personne ayant créé les codes sources incriminés est la seule à pouvoir y accéder?

Je suis sur que parmi mes lecteurs férus de sécurité informatique, nombreux seront ceux qui trouveront des failles à la procédure que j'ai présentée.

Donc, de nombreuses contestations sont possibles. Elles dépendent des moyens financiers que vous mettrez en œuvre pour vous défendre, de la compétence de votre avocat, et bien sur, de celle de votre expert judiciaire ;-)

La copie d'écran est un art complexe.

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Source image Dessins de communication

08 avril 2013

Un expert judiciaire peut-il être mauvais dans votre domaine ?

Cela fait maintenant plus de 14 années que j'ai prêté le serment de l'expert judiciaire, et donc autant d'années où je suis confronté aux regards des autres sur cette activité, surtout depuis que j'ai ouvert ce blog, en septembre 2006.

Et une question revient souvent de la part de mes interlocuteurs: un expert judiciaire peut-il être mauvais dans son domaine d'expertise, qui se trouve être le votre?

La question n'est pas toujours posée aussi directement. Elle apparaît souvent en filigrane dans certaines critiques que je peux lire sur internet, et dans les questions que l'on me pose sur le processus d'inscription des personnes sur les listes auprès des tribunaux. La question est souvent posée par des spécialistes très compétents dans leur domaine, et qui ont été déçus par une rencontre avec un "expert".

Je pourrais évacuer le problème en répondant: "oui, il y a des experts judiciaires nuls". Je sens déjà la crispation des présidents de compagnies d'experts qui me lisent et la bronca de certains experts judiciaires qui ne portent pas mon blog dans leur cœur (mais qui me lisent quand même ;-).

Mais c'est vrai qu'on me dit qu'il y a des experts judiciaires nuls...

Tout dépend cependant de ce que l'on entend par "nuls". J'ai déjà raconté ici cette anecdote du DSI d'un grand groupe qui venait d'être inscrit sur la liste des experts judiciaires et qui ne semblait pas connaître grand chose de l'analyse inforensique d'un disque dur... Effectivement, cette personne serait peu inspirée d'accepter une mission où il aurait à faire une telle analyse technique. Mais peut-on considérer pour autant qu'il soit un expert judiciaire "nul"? N'a-t-il pas des compétences (que je n'ai pas forcément) sur la gestion d'un grand service informatique, ou plutôt d'un service informatique d'un grand groupe? N'est-il pas avisé sur les questions de bonnes pratiques du management d'un système d'information? Sur son organisation?

Qui suis-je pour en juger?

Une des ambiguïtés du terme "expert judiciaire" vient du mot "expert". Prenons tout d'abord sa définition dans le dictionnaire en ligne de l'académie française:

Expert:
Personne particulièrement qualifiée dont la profession consiste à se prononcer sur l'origine, l'authenticité, la valeur d'un objet d'art ou d'un objet de collection. Un expert en timbres, en meubles de style, en faïences, en livres anciens. L'expert estime que ce tableau, cet autographe est un faux. Faire appel à un expert pour fixer une mise à prix.
Par extension: Toute personne qui, connaissant bien un domaine particulier, en a fait sa spécialité. C'est un expert en architecture médiévale. Plus qu'un connaisseur, c'est un expert.

Pour autant, je trouve intéressante la page Wikipédia consacrée à l'Expert:
"L'expert n'est pas simplement celui qui sait, sur un champ délimité de savoir. Son expérience reconnue lui permet d'apporter une réponse argumentée à une demande d'expertise. Il faut le différencier du savant et aussi du spécialiste."

Son expérience reconnue... Mais par qui et comment?
Un expert doit être différencié du savant et du spécialiste...

La confusion augmente quand on sait qu'un certain nombre de professions utilisent le mot "expert":
- expert en assurances
- expert-comptable
- expert immobilier
- géomètre-expert

Une recherche du mot "expert" dans les fiches métiers de pole-emploi retourne 19 résultats...

Finalement, nos anciens auraient peut-être été bien inspirés d'éviter le mot "expert" et de lui préférer le mot "technicien". Mais l'expression "technicien judiciaire" a du paraître moins prestigieuse à certains.

De mon point de vue, l'expert judiciaire est un généraliste de sa spécialité avec une bonne expérience. Il est moins bon qu'un spécialiste pointu (mais il peut le comprendre et échanger avec lui), mais il possède des connaissances plus larges (un minimum de connaissances en droit, une vision large de son domaine d'activité). Il faut également un minimum d'expérience pour pouvoir estimer les bonnes pratiques, les règles de l'art ou les préjudices subis.

La nomenclature qui définit les domaines dans lesquels l'on peut être expert judiciaire a été publiée dans l'arrêté du 10 juin 2005 (JO du 28/06/2005 texte 12 pdf). Concernant l'informatique, il y a plusieurs rubriques, comme par exemple:
- E.1.1. Automatismes
- E.1.2. Internet et multimédia
- E.1.3. Logiciels et matériels
- E.1.4. Systèmes d’information (mise en oeuvre)
- E.1.5. Télécommunications et grands réseaux
- F.5.5. Biostatistiques, informatique médicale et technologies de communication
- G.2.5. Documents informatiques

Cette dernière rubrique (Documents informatiques) étant dans la section G: "Médecine légale, criminalistique et sciences criminelles", sous section G.2: "Investigations scientifiques et techniques"...

Je suis pour ma part inscrit uniquement dans la rubrique "Logiciels et matériels" (ne me demandez pas pourquoi). Tous les informaticiens comprendront que cette rubrique est extraordinairement vaste et couvre tous les aspects de l'informatique.

C'est pour cela que je me sens "généraliste".

Suis-je pour autant bon dans ce domaine? Je dirais que je me sens tout petit quand je lis par exemple certaines épreuves d'Insomni'Hack, ou le programme du SSTIC 2013... Ce qui fait que les spécialistes en sécurité informatique, confronté à une expertise judiciaire, pourraient en déduire que je suis nettement moins bon qu'eux. Pour autant, je suis capable de comprendre leurs explications, voire de les rendre claires. Et c'est justement ce que me demande les magistrats (ou les avocats): déchiffrer la complexité technique d'un dossier pour qu'ils puissent prendre la décision juridique appropriée.

Je suis un généraliste de l'informatique confronté à des spécialistes. Et comme en médecine, parfois, les spécialistes regardent un peu de haut le médecin généraliste.

Donc, pour répondre à la question qui fait l'objet du billet, oui, un expert judiciaire peut vous sembler mauvais dans votre domaine d'expertise. Mais ce n'est pas ce qu'on lui demande. On lui demande de comprendre vos explications de spécialistes et de répondre clairement et scientifiquement à des questions posées par un magistrat ou un avocat.

Et de donner son avis en son honneur et sa conscience.

02 avril 2013

La prépa

Dès le lycée, je savais que l'informatique serait le domaine dans lequel j'allais travailler. Il faut dire aussi qu'à l'époque, je parle de la fin des années 1970, l'informatique commençait à suffisamment se démocratiser pour sortir des entreprises, et tout le monde sentait bien depuis déjà longtemps que le domaine aurait un développement prometteur.

J'avais réussi à suivre la filière scientifique de l'époque (on ne disait pas 1ère ou Terminale "S" en ce temps lointain, mais "C") et j'envisageais avec ambition l'entrée en Classe Préparatoires Aux Grandes Ecoles, les fameuses CPGE ou "classes prépas".

Tous mes professeurs de lycée m'en avaient vanté les mérites, et le métier d'ingénieur semblait correspondre à mes aspirations. Et pour devenir ingénieur, une seule voie possible, la voie royale: la prépa.

Première étape: obtenir l'inscription dans la meilleure prépa possible. Renseignements pris auprès des profs de maths, les prépas parisiennes avaient la côte. Henri IV, Louis-le-Grand, Janson-de-Sailly, Saint-Louis étaient les noms donnés comme étant les plus prestigieux. Mais, bien que bon élève dans mon lycée de province, mon dossier de candidature ne fut pas retenu. Je me consolais en intégrant ce qui m'était donné comme la meilleure prépa de l'époque dans le Nord de La France: le lycée Faidherbe de Lille.

J'ai toujours aimé les mathématiques et les sciences physiques. J'étais abonné à tout ce qui comptait comme revues scientifiques accessibles au public: Sciences et Avenir, Pour la Science... J'aimais les énigmes, les casses-têtes mathématiques. J'aimais ressentir le frisson des grandes questions scientifiques et techniques: conquête de l'espace, maitrise de l'énergie, bizarreries de la physique quantique, comportement des objets mathématiques "étranges" comme les attracteurs. L'intelligence artificielle et l'informatique m'attiraient inexorablement...

Deuxième étape:
En septembre 1981, j'entrais comme interne en prépa scientifique, autrement appelée "Math Sup". Je devenais taupin, sans savoir que j'allais vivre les trois années les plus difficiles de ma vie, ni qu'il me faudrait des années pour m'en remettre.

J'ai suivi le chemin royal.
J'ai accepté le formatage mental.
J'ai accepté la mainmise d'adultes qui ne connaissent rien du métier d'ingénieur que j'avais choisi.
J'ai accepté leurs diktats, leurs enseignements, leurs idées.
J'ai creusé la tombe de ma créativité, de mon innocence.
J'ai accepté leur évaluation des individus, des formations.
J'ai appris quelles écoles étaient "les meilleures", quelles formations étaient "pour les élites".
J'ai appris à classer les listes d'écoles et de concours par "valeur".

Un taupin qui réussit, c'est quelqu'un qui apprend beaucoup de choses, vite et bien. C'est quelqu'un qui connait son cours AVANT d'aller en cours. C'est quelqu'un qui est capable de faire des dizaines et des dizaines d'exercices jusque tard dans la nuit pour obtenir la meilleure note au devoir surveillé ou à l'interrogation orale du lendemain. C'est quelqu'un qui met sa jeunesse entre parenthèse pendant deux, voire trois ans, pour se consacrer corps et âme au gavage de son cerveau.

Pendant deux années complètes, chaque jour de la semaine, chaque semaine de l'année, j'ai absorbé des concepts, des outils, des formules, des réflexes qui n'avaient pour seul but de me permettre de préparer le concours d'entrée des grandes écoles. Chaque concours avait sa propre "réputation" auprès des professeurs, et donc auprès des étudiants. Il y avait les grandes "grandes écoles" et les petites. Nous regardions avec condescendance les écoles qui recrutaient sur dossier, les petites écoles inconnues et les écoles peu "cotées".

Après deux années de travail acharné, j'avais réussi à être pris dans plusieurs écoles d'ingénieurs. Mais mon échelle de valeur, imposée par mes professeurs et par l'esprit sectaire du système prépa, m'imposait de redoubler, de repasser les concours pour obtenir MIEUX, une école plus PRESTIGIEUSE, parce j'en avais la CAPACITE, le POTENTIEL, parce que JE LE VALAIS BIEN.

J'ai donc redoublé, comme un bon tiers de mes camarades, pour avoir mieux, pour aller PLUS HAUT.

Et après cette troisième année de gavage, j'ai réussi à intégrer une école prestigieuse: l’École Nationale de Mécanique de Nantes (ENSM) qui proposait une option informatique qui commençait à avoir une assez bonne réputation. Je tiens à préciser que cette école s'appelle maintenant École Centrale de Nantes (ECN). Cette école a contribué à faire ce que je suis aujourd'hui.

Bien sur, je ne renie pas ces trois années de ma jeunesse, ni les choix que j'ai pu faire, ni les amitiés que j'ai pu forger dans ces moments difficiles. Mais je n'ai compris que bien plus tard que j'aurais pu faire autrement, qu'il existait des voies moins royales mais plus humaines. La prépa est un système de sélection poussé jusqu'à l'absurde. Qui décide de ce qu'est une bonne prépa, une bonne école? Très souvent des personnes qui n'ont aucune idée de ce qu'est le métier d'ingénieur.

J'ai passé les premières années de ma vie professionnelle à désapprendre les comportements élitistes que le système prépa m'avait inculqués. J'ai découvert d'autres diplômes, d'autres compétences, d'autres formations. J'ai rencontré des personnes très intéressantes, très compétentes, très intelligentes dans mon domaine d'expertise, et qui avaient suivi d'autres voies. Des voies plus efficaces, moins destructrices de l'individu. Et j'ai parfois eu du mal à admettre que je m'étais trompé, que j'avais choisi de souffrir pour rien.

Je travaille aujourd'hui dans une école d'ingénieurs qui propose cinq années d'études directement après le bac, sans classe préparatoire intégrée. Le concours d'entrée est un ensemble d'épreuves basées sur le programme du bac S, avec un effort sur la suppression du biais social.

L'école a pour objectif de former le meilleur ingénieur généraliste possible, en s'appuyant sur toutes les disciplines concernées, et dispose de cinq années pleines pour cela. Une fois entré dans l'école, il n'y a pas de concours interne pour passer en année supérieure. Le travail demandé est raisonnable. L'école est une structure privée de type association 1901. Les frais de scolarité sont importants mais couverts en grande partie par les bourses. Nous n'avons pas la chance d'avoir un mécène pour nous soutenir, mais 30% du budget est amené par les travaux de recherche (R&D appliquée) du personnel et la recherche de subventions de la direction. Mais ce n'est pas l'objet de ce billet.

Quand je vois les compétences acquises par les étudiants que je côtoie, et leurs conditions de travail, je me dis que mes professeurs de terminale m'avaient bien mal renseigné.

Il existe aujourd'hui un nombre important de formations qui permettent à chacun d'arriver à exprimer le meilleur de lui-même sans sacrifier sa jeunesse. Un bon ingénieur n'est pas nécessairement une éponge à Maths, Physique, Chimie.

Un bon ingénieur est avant tout quelqu'un de passionné.
Un bon professeur est quelqu'un qui sait alimenter cette passion.
Une bonne école est une structure qui arrive à rassembler ces deux catégories de personnes et à les respecter.

Enfin, c'est ce que je me plais à croire.

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Source image xkcd.

27 mars 2013

Game of gones

Ce dimanche, mon fils fêtait son anniversaire avec ses copains. Il nous avait demandé si nous acceptions de les emmener tous dans une salle de jeux portant le doux nom de "laser game évolution".

Les parents organisant des anniversaires connaissent l'énergie dégagée par la réunion de 9 enfants de 11 ans et les dégâts pouvant en résulter. J'ai le plus grand respect pour les instituteurs, dont le métier et le savoir faire consistent à empêcher d'atteindre le point de fusion thermonucléaire d'un groupe pouvant aller jusqu'à 30 composants plus ou moins stables.

J'ai donc étudié avec la plus grande attention la requête de mon petit dernier.
Mmmmmm, laser game, qu'est-ce que c'est que ça...
Waaaouuuu, un jeu où l'on enferme les monstres gamins drôles gones dans une pièce et où ils peuvent courir partout en se tirant dessus, mais ça a l'air géniaaal !
Et en plus, on se tire dessus avec des pistolets lasers...
Mon rêve !Il faut que j'y participe aussi !

Et nous voilà donc tous réunis, mes 9 compagnons de jeu et moi, sous le regard un peu embarrassé attendri de mon épouse pour accomplir un rêve d'enfance : un combat au laser... Certes, loin du mythique sabre laser qui a nourri mon adolescence (encore que j'étais plus intéressé par Z6PO et R2D2), mais suffisamment près de mon univers mental mélangeant Halo, Call of Duty et autres jeux où l'on trouve des rayons de la mort, des armes Tesla et autres Wunderwaffen.

La préparation est très simple: une vidéo nous indique comment ajuster le harnais sur lequel se trouvent les cibles lumineuses et les règles de combat. On utilise le pistolet laser pour viser l'une des 9 cibles du harnais d'un des adversaires (il y a deux couleurs de joueurs, les rouges et les bleus), si l'on "touche" on gagne 100 points et l'adversaire visé en perd 50. En cas de "tir ami" chacun perd 50 points. On ne doit pas "tuer" quelqu'un dans les escaliers. Si l'on se fait tuer en hauteur, il faut redescendre. On ne doit pas masquer ses cibles. Quand on s'est fait toucher, les lumières sont éteintes pendant 8 secondes avant de pouvoir rejouer. On ne doit pas s'affronter à une distance inférieur à un mètre. Un peu de fumée dans la pièce permet de visualiser les rayons lasers sur toute leur longueur. Les parties durent 20 mn, et à ma grande surprise, les 9 gones avec lesquels j'ai joué ont parfaitement respecté ces règles.

La stratégie que j'ai choisie s'est avérée plutôt gagnante: il vaut mieux être très mobile et bouger sans arrêt, mort ou vivant, pour rencontrer le plus de cibles possibles. Sniper de temps en temps peut être amusant, surtout assisté d'un spotter. Mais on est vite repéré et encerclé.

Le jeu en équipe est assez difficile à faire comprendre à des enfants de 11 ans. J'ai donc opté pour la stratégie du mouvement brownien : chacun court de son côté dans tous les sens et vise la couleur adverse... En fait, je n'en ai parlé à personne et la stratégie s'est mise en place toute seule ;-) Je reconnais qu'il y a eu un peu de confusion lors de la deuxième partie quand les équipes ont été modifiées et qu'un certain nombre d'entre nous ont changé de couleur: il a fallu comprendre qu'il fallait tirer sur une autre couleur que lors de la partie précédente, ce qui, dans un jeu où les tirs réflexes ont une priorité importante, a valu quelques tirs amis malencontreux.

Le décor est assez bien fait: la pièce est dans la pénombre, on se déplace dans un labyrinthe sans réelle possibilité de se cacher. L'une des parties s'est déroulée dans une pièce où se trouvait une voiture sans porte ni coffre ni toit. Les gones ont adoré! Il y a des tours permettant de se placer au dessus de la mêlée, mais l'on est vite repéré avec toutes les lumières que l'on a sur soi. 

J'ai beaucoup aimé les deux parties que j'ai faites. Un grand dadais de 49 ans qui court partout au milieu de neuf gones, ça ne passe pas vraiment inaperçu...

Un dernier détail: on joue à ce jeu comme on surfe sur internet, sous pseudonyme. Mon fils a choisi "Dark Vador". En bon père, j'ai donc choisi "Luke"... La prochaine fois, je serai Muad'Dib, ou Ripley, ou T800, ou Dave.

A moins que pour ce "game of gones", je ne choisisse Jon Snow...

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Source image: nowhereelse.fr

15 mars 2013

La sécurité sous toutes ses formes

Je viens de finir mon recyclage de conduite des chariots élévateurs. Il s'agit du CACES (Certificat d'Aptitude à la Conduite En Sécurité) cariste catégorie 3. Pendant deux jours, j'ai réappris à conduire un chariot que je ne conduis qu'une fois ou deux par an, voire qu'une fois tous les deux ans.

Mais j'ai fait cela pour être avec mes collaborateurs techniques, qui eux utilisent régulièrement le chariot élévateur de l'entreprise. Je serai un chef moins nul que d'habitude (enfin j'essaye).

C'est un moment curieux que de s'écarter des ordinateurs où je me sens à l'aise et de se (re)mettre à conduire un engin bizarre, de soulever des charges de plus d'une tonne, de faire des slaloms avec et de les poser sur des paletiers...

Le hasard fait que cette année, je dois faire plusieurs formations de recyclage en quelques semaines: CACES chariot élévateur, CACES nacelle, manipulation des extincteurs, habilitation électrique et Sauveteurs Secouriste du Travail.

L'informatique mène à tout...
Et il y a encore beaucoup d'efforts à faire sur la sécurité ;-)


05 mars 2013

Trois tranches de mort

1ère tranche.

Je marche tranquillement vers mon petit restaurant de midi, quand tout à coup, j'entends un bruit métallique assez fort, assorti d'un cri du genre "haaaaaaaaaa".

Je me retourne et assiste à la fin de glissade d'un motard précédé de sa moto. Je reste immobile de surprise, puis fait demi tour pour m'approcher de l'homme allongé sur la chaussée, en plein carrefour. Heureusement, il y a peu de véhicules qui circulent à ce moment là.

Son pantalon est déchiré, il saigne un peu à la jambe, son blouson est sérieusement rappé dans le dos. Il regarde sa moto couchée sur le flanc, et alors que je m'inquiète de ses blessures, toute son attention est tournée vers sa moto vers laquelle il rampe en disant: "Oh putain, ma bécane".

J'arrive à l'aider à se relever et à aller s'assoir sur le trottoir. Je lui pose quelques questions pour voir s'il est en état de raisonner un peu, mais lui me demande si je peux m'occuper de sa moto. Je retourne alors près de sa superbe Kawasaki de 240 kg que j'arrive péniblement à relever. Le carter du moteur est percé et une partie de l'huile est répandue sur le sol. Quelques protections sont rappées et un cale-pied est brisé, mais dans l'ensemble la moto semble réparable. Je la pousse difficilement jusqu'au trottoir.

Je garderai une douleur au dos pendant quelques jours et dans le poignet pendant deux mois.

Je discute un peu avec le motard, je lui conseille d'appeler son assurance : il appelle sa copine. Après quelques appels infructueux, il raccroche rageur : "Putain, ça sert à quoi qu'elle ait un portable si c'est pour pas répondre !". J'essaye de sauver son couple en suggérant qu'elle n'est peut-être pas joignable...

Je m'assure qu'il va bien, qu'il n'a plus besoin de moi et le laisse appeler une dépanneuse. La mort l'a raté de peu, mais toutes ses pensées sont pour sa "bécane".

2ème tranche.

Je sors de l'école par une petite porte. Je jette un bref regard à droite pour ne bousculer personne et me dirige vers la gauche. Je marche quelques pas et m'arrête interloqué. Dans ma mémoire courte se trouve stockée l'image d'un homme allongé sur le sol. Je me retourne et aperçois une forme sur le sol : un homme gît par terre, ce n'est pas normal...

Je m'approche de lui et constate qu'il baigne dans une flaque d'eau. Il respire et est conscient mais ne répond pas à mes questions. Il sent fortement l'alcool.

Il fait froid, à peine quelques degrés. S'il reste immobile dans cette flaque d'eau, affaibli par l'alcool, il risque d'y passer vite fait. Je suis rejoins par une dame de l'immeuble d'en face qui a vu la scène : l'homme titubait, ce qui a attiré son attention depuis la fenêtre de sa cuisine. Elle l'a vu s'appuyer sur la balustrade près de l'école et basculer par dessus.

J'appelle le 112 sur mon téléphone portable et je décris la situation. Je réponds aux questions du régulateur et il me rassure rapidement : les secours sont en route. Effectivement, quelques minutes plus tard, l'ambulance des pompiers chante dans le lointain. Je les guide depuis le bord de la route à grand renfort de gestes.

Je les laisse faire leur travail : résultat, suspicion de fracture de la jambe. L'homme est embarqué avec précaution. Il aurait pu mourir seul dans cette flaque à l'abri des regards. Si cette femme ne l'avait pas vu. Si je ne l'avais pas vu. Détresse humaine.

3e tranche.

Ce soir, en rentrant du travail à vélo, je manque de tomber sur un scooter renversé dans un virage. Je m'arrête. Un homme a la jambe coincée sous le scooter. Je gare rapidement mon vélo et soulève le scooter pour dégager l'individu. Celui-ci reste allongé, le regard un peu vide. Je mets le scooter sur sa béquille et me penche sur l'homme pour lui parler. Il me regarde et tente de se relever. Je l'aide tout en me demandant s'il est en état de se lever. Je ne sais pas s'il est blessé. Une fois debout, il titube et retombe de tout son long sur le sol. Heureusement, son casque l'empêche de se faire mal.

Il est complètement ivre.

Je l'aide une deuxième fois à se relever et il arrive tout juste à tenir debout. Il veut remonter sur son scooter... Je lui conseille de ne pas essayer de conduire, mais il veut à tout prix rentrer chez lui en scooter. Quelques personnes s'arrêtent à notre hauteur et observent la scène. Je ne sais pas trop quoi faire.

Je décide d'enlever les clefs du scooter et de m'écarter un peu.

L'homme est un peu énervé, mais n'arrive pas à monter sur le scooter. Il a vu que j'avais enlevé les clefs et je continue à lui parler pour le dissuader de rouler dans cet état. "Je suis le diable", me dit-il. "J'ai fait de la prison", ajoute-t-il.

Qui suis-je pour juger une personne ? Ai-je le droit d'empêcher quelqu'un de faire ce qu'il lui plait ? Mon cerveau un peu fatigué réagit quand même correctement : il n'est pas question que cet homme mette sa vie en danger sur un scooter dans cet état, ni d'ailleurs celle des autres.

Un instant, je pense appeler la police pour qu'elle gère ce problème. Je réalise qu'il finira au poste en cellule de dégrisement et qu'il sera probablement verbalisé pour conduite en état d'ivresse. Je n'arrive pas à me résoudre à cette solution de facilité. Je dois pouvoir l'aider sans me défausser.

Je lui rends le trousseau de clefs après avoir ponctionné la clef du scooter et lui propose de le raccompagner à pied chez lui. Curieusement, il accepte aussitôt. Je gare mon vélo près de son scooter pendant qu'il range son casque et récupère ses papiers. Nous voilà parti tous les deux : lui titubant d'un bord à l'autre du trottoir, et moi avec mon casque de vélo sur la tête et mon gilet jaune bien voyant, à ses côtés. J'essaye de l'empêcher de traverser n'importe où, et de l'amener sain et sauf jusque chez lui. Nous marchons ainsi 1/2 heure...

D'un seul coup, il me regarde et me demande qui je suis, où est son scooter et pourquoi je l'accompagne... Il se met en colère, crie et me demande de le laisser. Je lui propose de s'assoir sur un banc, mais il continue de m'insulter et s'éloigne en zigzagant.

Je le regarde s'éloigner sur le trottoir.

Je me rends compte à ce moment que j'ai laissé dans les sacoches de mon vélo tous mes papiers et mon portefeuille. Je jette un dernier coup d’œil à mon diable titubant. Il marche sur l'herbe vers un immeuble. Il ne court a priori aucun danger. Je cours jusqu'à mon vélo et vérifie que rien ne manque. Je range le scooter dans un coin en espérant que personne ne le vole et qu'il le retrouve plus tard. J'enfourche mon vélo et retourne surveiller mon gars.

Je ne l'ai pas retrouvé.
J'espère qu'il est rentré correctement chez lui.
J'espère qu'il ne lui est rien arrivé.
Je me fais un sang d'encre et je trouve le monde injuste.
J'ai cette réponse en tête : "Il n'y a pas de justice, il n'y a que moi."

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Source image boumbang (dessin de Jean-Jacques Sempé)
La dernière phrase du billet est une citation de Terry Pratchett (La Mort dans Les Annales du Disque-Monde).

03 mars 2013

Réseaux de neurones 1

Depuis que je me suis mis en tête de reprendre mes travaux de recherches sur les réseaux de neurones (lire le billet "désir de vieux quadra"), j'essaye de voir comment aborder cette question sur ce blog.

Je crois que je vais le faire de la manière la plus simple du monde: en mélangeant les billets avec les autres thèmes abordés ici, dans un joyeux chaos qui me correspond tellement bien.

Les lecteurs qui ne sont pas intéressés pourront rapidement zapper les billets qui seront intitulés "réseaux de neurones N", et ceux éventuellement intéressés pourront s'abonner au flux Rss (ou Atom) de la rubrique "Réseaux de neurones".

Mais je vous préviens tout de suite, je n'ai aucune idée de où cela va mener, ni du temps que je pourrai y consacrer, ni même si j'arriverai à quelque chose. Ce que j'appelle ici "recherche" est un travail personnel que je souhaite partager sur ce blog. Vous y verrez certainement des défauts, des failles et des maladresses que je vous encourage à signaler.

Je rappelle enfin aux nouveaux lecteurs que ce blog est un blog personnel sans prétention mais pour lequel j'ai des principes d'indépendance.

Je suis allé regarder la page Wikipédia consacrée aux réseaux de neurones, et je la trouve très bien faite. Elle constitue une très bonne introduction à ce billet et je vous invite à aller l'étudier.

Les neurones biologiques peuvent être modélisés d'une manière très très simplifiée de la façon suivante:
- un neurone reçoit de l'information de la part d'un certain nombre d'autres neurones. Ces informations seront supposées être de nature principalement électrique. Je noterai ces informations Xi où i sera le numéro du neurone dans le réseau.
- toutes les liaisons entre neurones ne sont pas équivalentes en importance, il est donc judicieux de pondérer l'information électrique avec un coefficient associé à la liaison concernée. Ce coefficient sera noté Cij où i et j sont les numéros respectifs de deux neurones reliés l'un à l'autre dans le réseau.
- le neurone reçoit toutes les informations pondérées et en fait la somme (comme pour un potentiel électrique). Cette somme sera appelée "potentiel du neurone". On le notera Vi.
- un neurone ne peut pas avoir une sortie Xi trop importante, sinon il va "griller". Il faut donc limiter la valeur de Xi par le haut.
- inversement, un neurone ne génèrera un signal d'information Xi que si son potentiel Vi est suffisamment élevé. Il faut donc fixer un seuil d'activation (au dessous duquel le neurone restera inactif).

Toutes ces constations, issues plus ou moins d'observations sur les neurones biologiques, amènent à établir les relations suivantes:

Le potentiel Vi du neurone i = somme des produits ( Cij Xj ) où j parcourt l'ensemble des indices des neurones qui sont reliés au neurone numéro i, où Cij est le poids de la synapse reliant le neurone j au neurone i (on dit également coefficient synaptique) et où Xj est la sortie du neurone j.

La sortie Xi du neurone i = f ( Vi ) où f est une fonction de transformation du potentiel limitant la valeur de la sortie quand Vi est grand et permettant d'avoir une sortie Xi nulle si Vi est trop faible. Cette fonction est appelée fonction d'activation.

Soit, grace à la concision du langage mathématique, pour chaque neurone d'indice i :








où Pi est l'ensemble des indices des neurones envoyant leurs valeurs au neurone i

La fonction d'activation :

Comme indiqué précédemment, cette fonction a pour rôle d'introduire une non linéarité dans le réseau. Elle limite la valeur maximum de la sortie d'un neurone et reste nulle pour des potentiels trop faibles.

La fonction d'activation souvent utilisée est la fonction sigmoïde ou la tangente hyperbolique. Pour ma part, je choisie cette dernière car elle est centrée sur zéro, ce qui permettra d'amorcer plus facilement l'algorithme d'apprentissage, comme nous le verrons plus tard.




Fonction tangente hyperbolique - Image source Wikipédia


En préparant ce billet, je me suis demandé s'il n'était pas plus simple d'utiliser une fonction sinus pour les potentiels compris entre -pi/2 et +pi/2 et deux demie-droites horizontales à -1 et +1 pour le reste. Je n'ai jamais testé, mais cela me semble une idée intéressante pour abréger l'apprentissage (qui dépend des fonctions dérivées). On verra.

Pour simplifier le comportement du futur ensemble de neurones que l'on appellera "réseau de neurones", je fais l'hypothèse que tous les neurones utilisent la même fonction d'activation, ce qui me permet de retirer l'indice "i" sur le "f" des formules précédentes.

J'ai volontairement omis des formules précédentes le fait que les potentiels (et donc les sorties) des neurones vont varier au cours du temps. Vi et Xi sont donc des fonctions du temps. J'aurais du écrire Vi(t) et Xi(t). Mais comme je vais travailler dans un univers discrétisé, je préfère écrire Vi(n) et Xi(n).

Nous aurons donc comme modèle pour un neurone i à un instant n :







où Pi est l'ensemble des indices des neurones envoyant leurs valeurs au neurone i.

Un schéma est peut-être plus explicite :

Modèle de neurone



La mise en réseau :

Un réseau de neurones de ce type est un ensemble de neurones reliés les uns aux autres de façon à ce que l'information puisse circuler sans boucle pour que tous les potentiels soient calculables à un instant n.

En outre, afin de relier le réseau au monde extérieur, le réseau dispose de capteurs d'entrée qui seront considérés comme des sorties de neurones imposées par le monde extérieur.

Voici un exemple de réseau de 3 neurones avec deux entrées :



Le monde extérieur impose le comportement des neurones d'entrée E1 et E2.
J'ai choisi de mesurer les sorties des deux neurones X4 et X5.
La sortie du neurone numéro 3 est interne au réseau.
Tous les choix faits ici sont pour l'instant arbitraires (nombre d'entrées, nombre de neurones, architecture des connexions, sorties sélectionnées...).

Il est important de comprendre que les six coefficients Cij de ce réseau sont les inconnues à calculer si l'on souhaite que le réseau ait un comportement particulier pour un ensemble de stimuli imposés.

Nous verrons tous cela dans un autre billet.

Pour l'instant, j'ai beaucoup de choses à apprendre sur le langage Go que Stéphane Bortzmeyer m'a fait découvrir sur Twitter, et cela va me prendre beaucoup de temps... Ça parle de parallélisme, de passage de messages sur des canaux, toutes choses prometteuses pour mes futures simulations. Mais je ne dois pas oublier qu'il va aussi me falloir mettre en place mes routines d'optimisation favorites...

Je me sens l'âme d'un étudiant (et j'aime ça ;-).

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Source image Megaportail
 

19 février 2013

Désir de vieux quadra

J'ai écrit sur ce blog deux billets consacrés à une période de ma vie où j'espérais beaucoup faire progresser la science dans le domaine de l'intelligence artificielle. Le premier, intitulé "Intelligence artificielle", et le second, intitulé "Minimisation", portaient en eux une certaine nostalgie de cette époque.

Aujourd'hui, je partage mon existence entre ma famille, mon travail comme responsable informatique et technique dans une école privée d'ingénieurs, mon activité de conseiller municipal dans une ville de 5000 habitants (c'est d'ailleurs bientôt les élections !), mon activité d'expert judiciaire en informatique, et des loisirs comme l'aviron, la lecture de SF, le suivi de l'exploration spatiale, la tenue de ce blog ou la lecture de mon fil Twitter.

J'aime beaucoup cette existence et je me considère comme un homme heureux, très heureux même. Bien sur, j'ai quelques petits coups de blues comme tout le monde, et il m'arrive de me demander ce que je serais devenu si j'avais fait tel ou tel choix différemment.

Parmi les milliers de choix que j'ai pu faire dans mon existence (je ne crois pas au destin), l'un m'a particulièrement marqué: j'ai quitté un poste de Maître de conférences à Paris où je menais des recherches passionnantes. J'ai fait ce choix pour des raisons parfaitement justifiées, et si c'était à refaire aujourd'hui, je ferai le même choix sans hésiter. L'Amour emporte tout sur son passage... et je ne me voyais pas fonder une famille en région parisienne.

Cela ne m'empêche pas, à quelques mois de mes 50 ans, tout en profitant pleinement de la vie et du temps d'apprentissage que j'espère encore long devant moi, de regarder un peu derrière moi et faire un petit bilan.

Et tout à coup, je me suis dit: et si je reprenais mes recherches sur les réseaux de neurones, en douce, en solo, sur mon temps libre, par petits bouts... Est-ce une tâche possible et surmontable? Saurai-je trouver l'énergie et le temps nécessaires? Je ne sais pas. Mais qui peut répondre à l'avance à ce genre de question?

Il me faut reprendre le fil de mes travaux, arrêtés en 1993. Pour cela, je peux relire mes articles de l'époque, retravailler ma thèse de doctorat pour me rafraîchir la mémoire. Il me faut re-développer de zéro tous les outils logiciels qui me servaient à l'époque pour faire mes simulations. Ce serait l'occasion pour moi d'apprendre un nouveau langage de programmation (Prolog, OCCAM et C ont le charme désuet des langages d'antan) et d'exploiter les possibilités des mémoires et calculs des machines d'aujourd'hui. Il me faut ré-apprendre tous les outils mathématiques dont je vais avoir besoin et que le temps a effacé de ma mémoire: dérivées partielles, distances, représentation d'états, fonctions de Lyapunov... Aurai-je la patience de tout ré-apprendre? Il me faut ré-accepter de me prendre les pieds dans le tapis, d'explorer des voies sans issues, de passer pour un imbécile aux yeux de ceux qui les ont déjà explorées, de faire des bourdes de débutant, de redevenir un débutant...

Je pourrais tenir une chronique de cette activité sur ce blog, qui mélange déjà toutes mes autres activités. Cela m'obligerait à avoir les idées suffisamment claires pour pouvoir les exposer pédagogiquement, même si mon billet sur la minimisation n'a pas brillé sur ce point. Cela m'obligera aussi à afficher plus d'humilité. Cela donnera de l'eau au moulin de mes (dé)tracteurs.

Je me demande toutefois si je ne suis pas en train de courir après une chimère.
Je me demande si ce n'est pas un désir vain de vieux quadra...

On verra bien.
Je tente le coup.

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Image: Charlie Chaplin et Albert Einstein, lors d'une projection privée du film "Les Lumières de la Ville" (1931).

14 février 2013

Léo 7 ans

Léo a sept ans. C'est un petit garçon volontaire. Il me dévisage sans peur, mais avec une lueur d'incompréhension dans le regard.

Il est 6h30 du matin.
J'accompagne un huissier de justice, avec un serrurier et deux policiers. Cinq hommes étrangers viennent d'entrer dans l'univers familier de Léo. Et de le réveiller.

Léo vit avec sa maman et son petit frère. Son papa est parti peu après la naissance du dernier. Sa mère a, paraît-il, commis un délit qui nous amènent à cette perquisition matinale. Mais Léo n'en sait rien. Il s'interroge sur le bruit de la sonnette à 6h du matin. Il a entendu sa maman ouvrir la porte, puis des grosses voix dans l'entrée de la maison. Inquiet, il s'est levé et a appelé sa mère. Elle a tardé à venir le rassurer. Il est donc sorti courageusement de sa chambre.

Il est là devant moi, dans le couloir.

Je mets un genou à terre pour que mon regard soit au même niveau que le sien. Je suis un peu paniqué car mon domaine d'intervention à moi, ce sont les ordinateurs. Mon rôle dans cette perquisition consiste à suivre l'ordonnance du magistrat qui recherche des données précises "sur tout support informatique présent dans la maison".

Je n'avais pas prévu de me retrouver face à un petit garçon affrontant un danger inconnu de lui.

Mon cerveau tourne à plein régime. Il ne me connaît pas, donc je ne peux pas me montrer familier en lui prenant la main. Je me demande ce que j'aurais aimer que quelqu'un dise à mes enfants en pareille situation.

Je lui fais un grand sourire. Je force mon visage à se détendre: "Ta maman a un petit problème avec son ordinateur. Nous sommes venus pour voir si on peut le réparer."

C'est la seule chose qui m'est venue à l'esprit.

La mère de Léo est derrière moi et m'a entendu. Malgré son stress intense et la violence de l'intrusion dans son espace privé, elle comprend mon intention. Elle s'approche de Léo en souriant et lui confirme que nous sommes là pour résoudre un problème informatique.

Léo, sept ans, est rassuré mais continue de me regarder un peu inquiet: "J'espère que ce n'est pas mon nouveau jeu qui a abimé l'ordinateur de maman?"

Mon cœur se brise, mais aucun muscle de mon visage ne bouge. Je lui réponds qu'il y a peu de chance et que je suis sur que c'est autre chose. C'est si compliqué les ordinateurs.

La dernière image que j'aurai de Léo est son départ pour l'école accompagné par une voisine et tenant son petit frère par la main. Je lui ai fait un petit signe de la main avec le pouce levé.

J'ai aussi fait en sorte que l'ordinateur soit toujours en état de fonctionner normalement avant le soir.

Mais que c'est dur une perquisition.


11 février 2013

CA

Bonjour, je m'appelle Zythom, je suis caféinomane.
J'ai arrêté de boire du café depuis exactement quatre ans...
Et ça va très bien bien bien.

(Tous ensemble) "Bonjour Zythom !"




NDLR: nawak
Désolé...

01 février 2013

Déclaration fiscale de l'expert judiciaire

Un court billet pour signaler la très intéressante question de Monsieur le Député Dominique Baert au Ministre de l'économie et des finances. Cette question concerne le statut fiscal de l'expert judiciaire. Vous allez voir que la situation n'est pas brillante.

Je reprends le texte de la question ici en ajoutant un lien et en modifiant la mise en page :
"M. Dominique Baert interroge M. le ministre de l'économie et des finances sur la clarification souhaitable du régime fiscal des expertises judiciaires. En effet, celui-ci a été, ces dernières années, a priori précisé par deux réponses ministérielles.

La première établit ainsi que, dès lors que l'expert désigné agit à titre personnel, et non pas au nom d'un service, il dispose de la plus large autonomie pour réaliser ses expertises, et n'est soumis à aucune directive ou contrôle particulier. Les revenus tirés de cette activité exercée en toute indépendance relèvent des bénéfices non commerciaux en application de l'article 92 du code général des impôts (Rép. min. éco. n° 07671 à M. Jean-Pierre Sueur : Journal officiel Sénat Q 25 juin 2009, page 1598).

Pour autant, une seconde réponse a estimé que les prestations délivrées dans le cadre de son activité de collaborateur occasionnel du service public, par un hydrogéologue agréé exerçant à titre libéral, sont assujetties à la TVA. Le fait que le décret du 18 mars 2008 prévoit le rattachement des collaborateurs occasionnels du service public au régime général de la sécurité sociale est sans incidence sur cette analyse (RES n° 2008-21 TCA, 7 octobre 2008).

Or il n'est guère compréhensible qu'un expert judiciaire, collaborateur de justice, recevant un bulletin de paye, doive déclarer ses rémunérations dans la catégorie des BNC (et non dans celle, légitime et somme toute logique, des traitements et salaires) et, de surcroît, supporter la TVA. Voilà pourquoi il lui demande l'appréciation du Gouvernement sur ces dispositions, et s'il peut lui préciser ce qu'est réellement le droit fiscal de cette profession."

Inutile de préciser que j'attends avec impatience la réponse, tant est floue la situation du collaborateur occasionnel de la Justice pour les différents services de l’État... Remarquez au passage que Monsieur le Député considère qu'il s'agit d'une "profession".


Pour mémo :

Question écrite n° 07671 de M. Jean-Pierre Sueur (Loiret - SOC)
publiée dans le JO Sénat du 26/02/2009 - page 469


M. Jean-Pierre Sueur appelle l'attention de M. le ministre du budget, des comptes publics et de la fonction publique sur la difficulté que semblent rencontrer les services fiscaux de différents départements à apporter des réponses identiques à la question de savoir quel est le régime fiscal des sommes perçues par des personnes retraitées exerçant une activité d'expert près les tribunaux dans leur domaine de compétence professionnelle. Il lui demande en conséquence de bien vouloir lui préciser ce qu'il en est.

Transmise au Ministère de l'économie, de l'industrie et de l'emploi


Réponse du Ministère de l'économie, de l'industrie et de l'emploi
publiée dans le JO Sénat du 25/06/2009 - page 1598


En principe, la détermination du régime fiscal de sommes perçues à l'occasion d'une activité professionnelle nécessite un examen des conditions effectives d'exercice de l'activité. D'une manière générale, les revenus qui proviennent d'une profession dans laquelle l'activité intellectuelle joue un rôle prépondérant et qui consiste en l'exercice d'un art ou d'une science sont imposables dans la catégorie des bénéfices non commerciaux, sauf à ce que soit démontrée l'existence d'un lien de subordination qui emporte qualification des revenus en traitements et salaires. Bien que les personnes qui exercent des fonctions d'expert près les tribunaux tiennent de l'autorité judiciaire leur nomination, leur mission ainsi que leur rémunération, il résulte d'une jurisprudence constante, tant administrative que judiciaire, que ces sujétions ne caractérisent pas l'existence d'un lien de subordination. Dès lors que l'expert désigné agit à titre personnel, et non pas au nom d'un service, il dispose de la plus large autonomie pour réaliser ses expertises et n'est soumis à aucune directive ou contrôle particulier. Les revenus tirés de cette activité exercée en toute indépendance relèvent des bénéfices non commerciaux en application de l'article 92 du code général des impôts. Ces précisions sont de nature à répondre aux préoccupations exprimées par l'auteur de la question.

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Source image Megaportail

29 janvier 2013

Prise d'image rapide d'un disque dur

Je voudrais vous faire part d'un retour d'expérience sur le sujet de la prise d'image de disque dur. J'en ai déjà parlé un peu sur ce blog, ici et .

Lorsque l'on me confie un scellé à analyser, la première étape technique consiste à faire une image du disque dur à analyser. Il faut bien sur que l'image soit parfaitement fidèle, car c'est elle (et elle seule) qui sera étudiée ensuite. La prise d'image doit garantir l'accès en lecture seule du disque dur, afin de ne rien écrire sur celui-ci pour ne pas compromettre la preuve.

A ce stade du récit, je me permets de rappeler que cette précaution ne vaut pas pour certains cas, comme par exemple avec les disques durs SSD. En effet, ceux-ci disposent d'un algorithme d'égalisation de l'usure qui peut entraîner le déplacement de données dès la mise sous tension (donc techniquement, les données du disque dur sont modifiées avant même qu'on cherche à y accéder). Mais comme à l'impossible nul n'est tenu...

En pratique, il suffit d'extraire le disque dur du scellé et de le placer dans un duplicateur de disque dur. Sauf, que ces appareils coûtent plusieurs milliers d'euros et qu'aucun tribunal n'a encore accepté de m'équiper... Il me faut donc fabriquer moi-même mon duplicateur, ce que j'ai détaillé dans ce billet intitulé "La nuit, à travers le réseau".

Mais cette technique me posait plusieurs problèmes: ma station de prise d'image est relativement volumineuse et les temps de copie sont très longs. Ces problèmes ne sont pas gênants lorsque je travaille chez moi, mais deviennent rédhibitoires lors d'une intervention en extérieur où la mobilité et le temps sont des facteurs clefs. De plus, la technique demande de démonter le disque dur à copier, ce qui n'est pas toujours facile à faire, surtout dans le cas d'ordinateurs portables.

Voici donc la méthode que j'utilise, et qui pourrait intéresser des confrères, ou des lecteurs souhaitant faire une copie rapide d'un disque dur complet (sauvegarde, récupération de données...). Elle a été testé sur des ordinateurs de type PC, sous Linux ou Windows.

Je dispose d'un ordinateur portable muni d'un port USB3. Ce type de port USB est 10 fois plus rapide que les ports USB2 encore très fréquents sur les ordinateurs. Mais à l'époque d'écriture du présent billet, de plus en plus de portables disposent de ce type de port, à des prix abordables. Il faut également s'assurer de la présence d'une carte réseau gigabit.

Il faut faire l'acquisition d'un disque dur externe USB3 de grosse capacité pour pouvoir stocker l'image obtenue lors de la copie. J'ai choisi un disque de 3To premier prix (en fait, j'en ai plusieurs en stock car parfois je suis amené à les mettre eux-mêmes sous scellés, mais c'est une autre histoire).

Je me suis acheté un petit switch gigabit et deux câbles réseaux gigabits. Là aussi, un premier prix suffira. 5 ports, c'est très bien.

Il faut disposer d'un lecteur de cédérom USB, très pratique maintenant que beaucoup de portables sont livrés sans lecteur. J'ai opté pour un graveur de DVD premier prix, ce qui me permettra de réaliser des gravures de CD ou de DVD pour réaliser des scellés facilement lorsque le volume de données est relativement faible.

Enfin, il faut télécharger et graver le liveCD DEFT que se doit de disposer tout expert informatique.

Procédure :
1) Vous allumez votre ordinateur portable et branchez votre disque dur externe USB3 (sur le bon port USB, celui qui est bleu à l'intérieur).

2) Vous configurez une adresse IP fixe sur la carte réseau giga (par exemple 192.168.63.1) que vous branchez sur le switch giga.

3) Vous désactivez votre firewall

4) Vous créez un répertoire "partage" sur votre disque dur externe, que vous configurez en partage pour tous #PartagePourTous.

5) Vous branchez votre lecteur de cédérom sur l'ordinateur à copier, que vous branchez lui sur le switch giga.

6) Vous bootez l'ordinateur à copier sur le LiveCD DEFT (en général, le choix du boot se fait par l'appui répété de la touche "Echap")

7) Sur l'ordinateur à copier, vous tapez:
% ifconfig eth0 192.168.63.100
% ifconfig eth0 up
% mkdir /root/toto
% mount -t cifs //192.168.63.1/partage  -o username=zythom   /root/toto
% dd_rescue  /dev/sda  /root/toto/hd.dd

Avec un peu de chance, si la carte réseau du pc à copier supporte le gigabit/s (ce qui est le cas de beaucoup de cartes aujourd'hui), et si la distribution DEFT reconnaît les différents composants du pc à copier, alors vous aurez réalisé en un temps record, une copie du disque dur de la machine visée. Par exemple, un disque dur d'1 To en moins de 3h. La dernière commande de l'étape 7 crée un fichier nommé "hd.dd" dans le répertoire "partage" situé sur votre disque dur externe USB3. Ce fichier contient une image fidèle (aux erreurs de segments près) du disque dur du pc que vous deviez copier.

Bien sur, plusieurs étapes ont des chausses trappes:
- à l'étape 6, le démarrage sur le LiveCD peut nécessiter le choix de paramètres de boot particuliers (noapic, nolapic, nodmraid, vga=xxx...)
- la configuration du réseau à l'étape 7 peut être plus complexe et demande une bonne maîtrise des paramétrages, surtout en cas de carte réseau particulière.
- la commande "mount" indiquée à l'étape 7 suppose que votre ordinateur portable est une machine Windows avec un compte protégé par mot de passe (demandé lors de l'exécution de mount). Il faut adapter la commande si vous êtes sous Linux ou Mac OS.

Cette procédure ne fonctionnera pas à tous les coups, mais permettra dans un grand nombre de cas, d'avoir une copie rapide de disque dur, à un coût raisonnable.

N'hésitez pas à me faire part de vos améliorations en commentaires.

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Source image Megaportail

22 janvier 2013

Règles de déontologie

La déontologie est l'ensemble des règles et des devoirs qui régissent une profession ou une activité, la conduite de ceux qui l'exercent, les rapports entre ceux-ci et leurs clients ou le public.

Le Conseil National des Compagnies d'Experts de Justice (CNCEJ) a mis à jour les règles de déontologie de l'expert de justice. Le document est téléchargeable sur leur site.

Comme je pense que ce document doit avoir la diffusion la plus large possible et contribue à éclairer le travail d'un expert judiciaire, je vous le livre in extenso ci-après. Le respect de ce code de déontologie est la meilleure protection pour un expert judiciaire.

Je vous en souhaite bonne lecture, en particulier aux experts judiciaires qui débutent dans cette noble activité, en cette période de prestations de serment.

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Les règles de déontologie de l’expert de justice
(mises à jour le 9 mai 2012)

INTRODUCTION AUX RÈGLES DE DÉONTOLOGIE
La première édition des règles de déontologie de l’expert a été publiée à l’initiative des Présidents THOUVENOT et SAGE en juillet 1978. C’était la première fois que l’attention des experts était attirée dans un texte sur la nécessité d’adopter une déontologie rigoureuse. La préface de cette première édition est jointe en annexe dans sa rédaction d’origine. Elle garde toute son actualité.
L’orientation était à juste titre essentiellement donnée à l’expert de respecter l’application des textes qui régissaient l’expertise.
D’autres éditions ont suivi sans apporter de corrections fondamentales au texte initial.
L’évolution des mentalités, les modifications apportées aux textes et une jurisprudence de plus en plus rigoureuse des cours de justice européennes notamment de la Cour Européenne des Droits de l’Homme sur l’indépendance des intervenants à l’acte de justice, ont rendu nécessaires plusieurs actualisations successives.
La rédaction actuelle des règles de déontologie est plus orientée sur l’adoption de principes de base que sur le rappel des textes dont la teneur figure dans plusieurs publications du Conseil national.
Il s’agit non d’un code de déontologie des experts ou de l’expertise édicté ou avalisé par les autorités de justice mais d’un ensemble de règles librement adoptées par les experts eux-mêmes.
S’il faut rappeler que « le technicien commis doit accomplir sa mission avec conscience, objectivité et impartialité » (art 237 du CPC), il convient néanmoins de préciser que le fondement d’une déontologie réside dans le respect d’une éthique rigoureuse plus que dans l’application des textes.
A ce titre et en toute circonstance, il ne doit jamais se départir des valeurs d’intégrité, de probité et de loyauté.
L’adhésion à une Compagnie membre du Conseil national implique impérativement pour l’adhérent l’engagement de respecter les règles de déontologie.
Le technicien est choisi par un magistrat pour lui apporter son seul concours technique. L’expert désigné doit donc rester dans le cadre strict de la mission qui lui est confiée et ne pas empiéter, même indirectement, sur les prérogatives du juge. Il doit faire en sorte que l’avis technique indiscutable soit exprimé sous sa seule responsabilité, en son honneur et sa conscience.
L’expert est face à lui-même et doit se garder de favoriser l’argumentation de l’une ou l’autre partie au procès, directement ou indirectement.
S’il ne doit rien faire qui s’oppose au rapprochement entre les parties, il n’a pas à proposer de solution de compromis pour mettre fin au litige.
L’une des difficultés de présentation des règles de déontologie dans leur nouvelle version a été de clarifier les relations de l’expert désigné judiciairement avec des organismes véritables donneurs d’ordre, particulièrement en ce qui concerne les missions confiées aux experts par des compagnies d’assurances ou des groupes d’influence. La rédaction actuelle du titre V peut donner autant d’insatisfaction aux tenants d’une rigueur absolue qu’à ceux d’une certaine souplesse. Les circonstances locales ou professionnelles font que des techniciens inscrits sur les listes de cours d’appel sont également appelés de façon plus ou moins fréquente par de tels organismes sans pour autant qu’un lien de dépendance puisse être invoqué.
La base fondamentale de la règle est que l’expert ne doit jamais se trouver en lien de subordination, d’influence ou d’intérêt qui lui ôterait inévitablement toute impartialité.
De la même manière, l’expert inscrit sur une liste de cour d’appel appelé à assister une partie avant tout procès, ou même en cours de procédure, ne peut s’affranchir de la déontologie qu’il s’engage à respecter en qualité d’expert de justice.
S’il importe que l’expert désigné soit dans une situation d’indépendance réelle, il est également indispensable qu’il en donne objectivement l’apparence, le moindre doute à ce sujet ayant pour effet de le fragiliser, de le rendre vulnérable et de porter atteinte à l’impartialité et à l’image de la justice qui l’a choisi, inscrit et commis.
On se reportera utilement pour les interventions de l’expert aux côtés d’une partie aux débats et conclusions du congrès de Marseille (2004) publiés par le Conseil national.
Le respect d’une déontologie ne pourra que contribuer à renforcer le modèle français de l’expertise de justice. Elle s’appliquer à toutes les interventions d’un expert dans la résolution des litiges.
La rédaction actuelle des règles de déontologie ne résout pas toutes les questions, et de nouvelles adaptations seront nécessaires en fonction de l’évolution de l’expertise dans le cadre européen.


LES RÈGLES DE DÉONTOLOGIE
L’adhésion à une compagnie membre du Conseil National des Compagnies d’Experts de Justice implique l’engagement de respecter ses règles de déontologie.
Les compagnies membres du Conseil national peuvent, en fonction des disciplines exercées, si elles l’estiment nécessaire, adopter des dispositions plus strictes que celles énoncées ci-après.


I - DEVOIRS DE L’EXPERT ENVERS LUI-MEME
I -1) L’expert adhérent d’une Compagnie membre du Conseil national est une personne expérimentée dans un art, une science, une technique ou un métier, inscrite sur une des listes ou tableaux prévus par la loi ou les textes réglementaires, à qui le juge confie la mission de lui apporter renseignements et avis techniques nécessaires à la solution d’un litige.
L’expert inscrit sur une liste officielle ou l’expert honoraire participe, pendant l’exécution des missions qui lui sont confiées, au service public de la justice. Il a alors la qualité d’expert de justice.
L’expert participe à l’œuvre de justice et doit se présenter devant les justiciables, les avocats, les juges avec une tenue et un comportement qui répondent aux exigences de dignité aussi bien sur le lieu de l’expertise que lors des manifestations qui se tiennent dans une enceinte de justice.
I - 2) L’expert inscrit sur une liste officielle n’exerce pas en cette qualité une profession mais, dans les limites de sa compétence définie, une activité répondant à la mission qu’il a reçue.
L’expert commis et ayant accepté sa mission s’engage à respecter les textes en vigueur, notamment ceux qui régissent l’activité expertale.
I - 3) L’expert commis ne doit en aucun cas concevoir aux lieu et place des parties des travaux ou traitements, les diriger ou en surveiller l’exécution ; dans les limites de sa mission, il donne seulement son avis sur les propositions faites par les parties en vue de remédier aux causes du litige.
L’expert peut, en cas d’urgence ou de péril constaté par lui, proposer au juge que la partie concernée soit autorisée à faire exécuter, tous droits et moyens des parties réservés, sous la direction de tout technicien qualifié au choix de la partie concernée, les travaux ou traitements que celui-ci estimera utiles.
Lorsque l’expert constate un danger ou un risque, il doit en avertir la ou les partie(s) concernée(s) dans le respect du principe de la contradiction et sous réserve, le cas échéant, du secret professionnel. Si nécessaire, il en rend compte au magistrat.
I - 4) L’expert qui a accepté une mission est tenu de la remplir jusqu’à complète exécution.
Lorsqu’il est empêché pour un motif légitime de poursuivre la mission, l’expert doit, dans les meilleurs délais, en informer le juge en précisant le motif de son empêchement.
I - 5) L’expert est tenu d’entretenir les connaissances techniques et procédurales nécessaires au bon exercice de son activité expertale.
I - 6) L’expert doit remplir sa mission avec impartialité. Il doit procéder avec dignité et correction en faisant abstraction de toute opinion ou appréciation subjective.
I - 7) L’expert doit conserver une indépendance absolue, ne cédant à aucune pression ou influence, de quelque nature qu’elle soit.
Il doit s’interdire d’accepter toute mission privée de conseil ou d’arbitre, à la demande d’une ou de toutes les parties, qui fasse directement ou indirectement suite à la mission judiciaire qui lui a été confiée.
S’il ne doit rien faire qui s’oppose au rapprochement entre les parties, il n’entre pas dans sa mission de proposer de solution de compromis pour mettre fin au litige.
I - 8) A l’égard des sapiteurs, collaborateurs ou tous autres assistants, l’expert respecte et fait respecter l’ensemble des principes déontologiques de dignité, respect, confraternité, qui sont les règles de base de son comportement personnel et professionnel.
I - 9) L’expert respecte et fait respecter en toute circonstance la règle de discrétion. Il doit agir avec tact et réserve dans le respect de la dignité humaine. A ce titre, il s’interdira de faire état de toute information de nature à porter atteinte à la réputation ou à la vie privée des personnes.
I -10) Dans les limites de la mission et sauf obligation plus stricte découlant de la déontologie propre à sa profession, l’expert n’est lié à l’égard du juge qui l’a commis par aucun secret professionnel.
Le secret expertal doit être respecté par les collaborateurs de l’expert, les assistants fussent-ils occasionnels et toute personne qu’il est amené à consulter, à charge pour lui de les en informer préalablement.
I - 11) L’expert s’interdit toute publicité en relation avec sa qualité d’expert de justice. Il peut porter sur son papier à lettre et ses cartes de visite la mention de son inscription sur une liste ou un tableau dans les termes prévus par les textes en vigueur.
S’il appartient à une compagnie membre du Conseil national, il peut le mentionner.


II - DEVOIRS DE L’EXPERT ENVERS LES MAGISTRATS ET LES AUXILIAIRES DE JUSTICE
II - 1) L’expert observe une attitude déférente envers les magistrats et courtoise à l’égard des auxiliaires de justice.
II - 2) Il conserve toujours son entière indépendance et donne son opinion en toute conscience, sans se préoccuper des appréciations qui pourraient s’ensuivre.
II -3) L’avis technique formulé par l’expert ne liant pas le juge, le rapport peut être librement discuté et critiqué. Si l’expert est sollicité par le juge pour exposer son point de vue, il le fait en toute indépendance.
II - 4) Sa nomination appartenant souverainement au juge, l’expert doit s’abstenir de toute démarche ou proposition en vue d’obtenir des missions.


III - DEVOIRS DE L’EXPERT ENVERS LES PARTIES
III - 1) L’expert adopte une attitude correcte et courtoise à l’égard des parties. Dans le cadre du respect du principe de la contradiction, il prête à chacune d’elles l’attention et l’écoute indispensables à l’exposé de ses prétentions.
III - 2) L’expert doit se déporter s’il est nommé dans une affaire où l’une des parties l’a déjà consulté, et dans tous les cas où il estime ne pas être totalement indépendant ou ne pas satisfaire à l’apparence d’indépendance.
En cas de doute, l’expert informe les parties de l’éventuelle difficulté et se déporte si l’une au moins d’entre elles estime que la difficulté est réelle.
III - 3) Lorsqu’une partie demande au juge, en lui fournissant toutes justifications probantes, la récusation de l’expert, il s’en remet au juge, en lui faisant éventuellement part de ses observations.
III - 4) L’expert commis ne peut recevoir aucune somme ni avantage, sous quelque forme que ce soit, qui ne soient précisés dans une décision préalablement rendue ou prévue dans les textes.


IV - DEVOIRS DE L’EXPERT ENVERS SES CONFRERES
IV - 1) Dans le cas où un différend surviendrait entre deux ou plusieurs experts membres d’une même Compagnie affiliée au Conseil national, ceux-ci doivent le soumettre au président de la compagnie concernée qui s’efforcera de les concilier et dont ils suivront les conseils et avis.
Si le conflit survient entre membres de compagnies différentes affiliées au Conseil national, il sera soumis aux Présidents des compagnies concernées qui en référeront en tant que de besoin au Président du Conseil national.
IV - 2) L’expert adhérant à une compagnie membre du Conseil national s’engage à apporter, à la demande du président de la compagnie dont il dépend et dans les conditions définies par celui-ci, toute assistance à l’un de ses confrères momentanément empêché, ou aux ayants droits de celui-ci sans chercher à en tirer un profit personnel, étant rappelé qu’il ne pourrait se substituer au confrère défaillant que sur décision du juge commettant.


V - CONSULTATIONS PRIVEES D’EXPERTS INSCRITS SUR LES LISTES
Préambule
Selon l'article 6-1 de la Convention Européenne de Sauvegarde des Droits de l'Homme et des Libertés Fondamentales, tout citoyen a droit à un procès équitable.
Il peut donc lui être utile d’être assisté par un technicien compétent techniquement et procéduralement.
Dans ce contexte, il convient de préciser les conditions selon lesquelles les experts inscrits peuvent assister techniquement des parties.
V- 1) L’expert inscrit, intervenant comme consultant privé, doit faire en sorte qu’aucune ambiguïté n’existe sur le point que son avis ne constitue pas une expertise de justice.
Il doit, de façon générale, avoir la même relation avec la vérité que s’il était nommé par une juridiction. Il ne peut mentir, fût-ce par omission. Il ne peut « faire le tri » entre les pièces dont il a eu connaissance et dont il doit établir et communiquer un bordereau complet.
Il est recommandé, avant d’accepter une mission d’expertise de partie, de faire signer une lettre de mission rappelant les principes qui précèdent en faisant explicitement référence aux présentes règles de déontologie.
V - 2) L’expert consulté sera tenu de donner son avis en toute liberté d’esprit et sans manquer à la probité ou à l’honneur.
Il rappellera explicitement les conditions de son intervention dans son avis.
V -3) L’expert adhérent d’une Compagnie membre du Conseil national s’interdit d’accepter, des missions de conseil dont le caractère récurrent pourrait être de nature à porter atteinte à son indépendance ou à en faire douter.
En outre il s’engage à respecter des dispositions plus strictes de la compagnie dont il est membre ou des juridictions dont il dépend.
V - 4) Les experts inscrits peuvent être appelés en consultation à titre privé dans les circonstances suivantes :
  • avant le début d’un procès,
  • après le début d’un procès et avant la désignation d’un technicien par un magistrat,
  • pendant l’expertise de justice,
  • après le dépôt du rapport de l’expert commis.
L’expert consulté se fera préciser par écrit l’état procédural de l’affaire au moment de la consultation.
V - 5) Si aucun procès n’a été engagé ou avant toute désignation d’expert, il est recommandé à l’expert consulté de bien préciser que son avis se rapporte à l’état des choses qu’il a été amené à connaître à la date où il le donne. Cet avis doit être donné en toute objectivité et liberté d’esprit.
En aucun cas, l’expert consulté à titre privé ne peut ensuite accepter une mission d’expertise de caractère juridictionnel concernant la même affaire.
V - 6) S’il s’agit d’assister une partie alors qu’un expert a déjà été chargé d’une mission par un juge et n’a pas encore terminé de la remplir, la consultation sera diligentée avec la volonté de répondre objectivement et dans un esprit de loyauté et de confraternité à l’égard de l’expert commis, qu’il informera préalablement à son intervention.
Il ne peut, en l’absence de la partie et de son avocat qui l’ont consulté, assister aux opérations de l’expert régulièrement désigné que s’il a justifié au préalable du mandat qu’il détient.
Il devra rappeler par écrit à la partie consultante que ses observations écrites ne pourront être produites que dans leur intégralité.
V - 7) Si l’expert commis a déjà déposé son rapport, le consultant privé qui remet à la partie qui l’a consulté une note ou des observations écrites sur les travaux de son confrère, doit le faire dans une forme courtoise, à l’exclusion de toute critique blessante et inutile. Son avis ne peut comporter que des appréciations techniques et scientifiques.
Il se fait confirmer par écrit par celui qui le consulte, que les documents dont il dispose ont été au préalable produits à l’expertise de justice ; si cependant il doit utiliser des documents nouveaux, le consultant privé devra en faire état.
Il est impératif que les consultations privées ne soient ni recherchées, ni sollicitées.
V - 8) L’expert consulté à titre privé se limitera à l’établissement d’un avis destiné à la partie qui l’a consulté.
Il devra, en cas de découverte de documents ou d’informations , dont l’expert commis n’a pas eu connaissance, préciser leur incidence sur la solution du litige.
En cas d’erreurs matérielles relevées dans le rapport de l’expert de justice, ou de divergence d’appréciation, il se limitera à les exposer et à expliciter les conséquences en résultant.


VI - SANCTIONS
VI - 1) Tout manquement aux règles de déontologie sera sanctionné par les compagnies membres du Conseil national suivant leurs dispositions statutaires.


ANNEXE
Préface de la 1ère édition des règles de déontologie
(Juillet 1978)
Par Stéphane THOUVENOT
Président d’Honneur de la Fédération †
Vous êtes membre d’une Compagnie adhérant à la Fédération Nationale.
Vous avez donc dû justifier que vous aviez droit à l’un des titres protégés par la loi du 29 juin 1971 ou que vous étiez inscrit, quand il en existe, sur une liste établie par un Tribunal Administratif.
Il en résulte que vous pouvez être chargé de temps à autre de missions ordonnées par des magistrats relevant de juridictions qui peuvent être de l’ordre judiciaire ou administratif.
Il importe que vous connaissiez quelles sont alors vos obligations et quels sont vos devoirs.
C’est pour vous éclairer sur ce que vous avez à faire que le présent recueil est publié.
Vous devez avoir constamment à l’esprit les principes essentiels suivants :
  • au cours de l’exécution d’une mission qui vous a été confiée, vous êtes au service de la Justice et vous avez à ne pas dévier du rôle qui est le vôtre. Vous avez à remplir votre mission, toute cette mission et rien que cette mission, et vous avez à le faire en coopération étroite avec le juge qui vous en a chargé,
  • s’il advenait que la mission ordonnée vous conduise à jouer un rôle qui excède celui que prévoient les textes énumérés ci -dessus, par exemple en intervenant directement dans l’exécution de travaux qui sont à faire par l’une ou l’autre des parties en cause, il serait de votre intérêt avant d’accepter définitivement cette mission, de mesurer les responsabilités exceptionnelles qui en résulteraient pour vous et d’alerter le juge qui a fait appel à votre concours,
  • en toute circonstance, vous devez faire prévaloir les obligations contenues dans les lois ou règlements en vigueur auxquels vous avez à vous conformer.
Les règles de déontologie de la Fédération doivent être comprises dans le respect de cette prééminence.
Il ne peut y avoir de doute à cet égard.
C’est ainsi que si vous avez accepté la mission qui vous a été confiée, vous ne pouvez vous soustraire à l’obligation qui en résulte pour vous de l’exécuter. Dès lors, si comme vous le recommande l’article 22 des règles de déontologie, vous vous assurez en commençant vos travaux que la partie qui a reçu ordre de consigner a ou non exécuté cette formalité, c’est seulement pour vous permettre d’éclairer le juge sur ce point et de permettre la mise en application de l’a rticle 271 du nouveau Code de Procédure Civile.
De même enfin, si vous avez été nommé en matière civile pour une mission qui n’a pas le caractère d’une mission d’instruction (par exemple à l’occasion d’un procès entre partenaires sociaux) et si vous avez décidé d’accepter cette mission, vous avez à vous conformer aux termes dans lesquels elle a été énoncée, mais si la mesure a le caractère habituel d’une mesure d’instruction, il n’est jamais en votre pouvoir de concilier les parties et l’article 56 ne peut en rien avoir pour effet de déroger à cette interdiction.