30 mai 2014

Points de vue

Nous sommes plusieurs hommes en costume ou en uniforme dans la pièce, sous le regard stressé du locataire des lieux qui assiste à notre perquisition.

Quelques minutes auparavant, nous avons sonné à 6h05 à la porte du logement, comme demandé par notre ordre de mission. J'assiste les forces de l'ordre, l'huissier et le serrurier. Je n'en mène pas large.

L'homme nous a ouvert la porte un peu hagard. Il était déjà debout et en train de se préparer pour aller travailler. Sa femme est en robe de chambre, se demande ce qu'il se passe, qui peut frapper à la porte à cette heure, et nous dit de ne pas faire de bruit pour ne pas réveiller les enfants.

Chacun observe la scène de son propre point de vue. L'huissier explique l'intervention à l'homme qui vient d'ouvrir la porte, les policiers sont en attente, légèrement en retrait. Le serrurier et moi sommes derrière ce rideau humain en train de découvrir la violence psychologique de ce type d'intervention. L'homme qui ouvre la porte écarquille les yeux et écoute les griefs qui lui sont reprochés. Sa femme qui est derrière lui est en colère mais pense à ses enfants qui dorment...

Je suis maintenant dans une pièce encombrée de matériel informatique : plusieurs ordinateurs fixes, des ordinateurs portables, des téléphones, des switchs, des câbles... Sans bruit, les policiers ouvrent les armoires, les tiroirs, les placards, pendant que l'huissier prend des notes. La liste du matériel à analyser s’allonge, me dis-je. Le serrurier s’ennuie dans un coin.

J'entends un enfant qui pleure et sa maman qui lui parle pour le rassurer. Quelques minutes après, je le vois entrer dans le bureau où nous sommes. Il me regarde. De son point de vue, je suis un étranger qui est dans le bureau de son papa en train de fouiller ses affaires.

Je l'ai lu quelque part, les enfants voit le monde plus grand qu'il n'est, plus impressionnant. Pour leur parler, il est conseillé de se mettre à leur hauteur. Face à cet enfant apeuré, mais suffisamment courageux pour affronter un groupe d'inconnus, je m'assois sur les talons et met mon regard au niveau du sien. Je lui parle avec ma voix la plus douce possible en essayant d'y gommer toute la tension que je ressens. Je le rassure sur nos intentions, je reprends les arguments utilisés par sa mère. Il repart prendre son petit déjeuner.

Pendant notre échange de moins d'une minute, tout le monde s'est arrêté de parler et de travailler, pour nous regarder et nous écouter. Les policiers ont hoché la tête en voyant le "petit d'homme" partir la tête haute. Le père a hoché la tête. La mère, toujours en colère, m'a foudroyé du regard. Question de point de vue.

Avant de me relever, je perçois sous le plan de travail du bureau, un petit NAS qui est jusqu'à présent passé inaperçu à la fouille du bureau. J'ai pu le signaler à l'huissier qui l'a ajouté à ses notes, et a allongé ma liste des choses à analyser. Il n'était visible qu'accroupi devant le bureau. Question de point de vue.

--oOo--

Il y a plusieurs façons de réagir à cette anecdote :
- il y a le lecteur qui privilégiera le point de vue "intrusion dans la vie privée".
Le réflexe est alors de se mettre du côté de la famille, de se demander si c'est bien normal de pouvoir entrer chez les gens comme cela. La maison doit être sanctuarisée. C'est un point de vue que je partage aussi.

- il y a celui qui se demandera comment mieux planquer ses données.
Cacher ses données privées pour les protéger devrait être un réflexe chez tout le monde. Les solutions ne manquent pas: externalisation chez un tiers de confiance, répartition dans plusieurs pièces, chiffrement, etc. Les données privées doivent répondre à des niveaux d'accès contrôlés: le monde extérieur, les amis, les enfants, le conjoint... Et il faut bien sur prévoir le cas où le monde extérieur s'invite à l'intérieur. C'est mon point de vue.

- il y a celui qui se placera du côté de la loi, du côté de la force publique, du côté de la société, du côté des victimes de cet homme.
Cet homme est suspecté d'avoir commis des actes criminels odieux. Il est facile de le voir comme un monstre, comme un danger pour les autres. Et si c'était mes enfants qui avaient été les victimes de ses actes ? Je partage ce point de vue.

- il y a celui qui se placera du côté de l'expert.
Comment un homme de science réagit-il lorsqu'il est sorti de sa tour d'ivoire pour être plongé dans le quotidien d'un huissier, d'un policier ? Est-il formé, est-il prêt ? Doit-il assister en simple spectateur et refuser d'être acteur ? Doit-il tout accepter, ou tout laisser faire ? L'expérience de Milgram est passée par là...

- il y a le point du vue du policier, de l'huissier, du magistrat, de l'informaticien, de l'avocat, mais aussi du comptable, de l'instituteur, de l'ancienne victime, du politique, du médecin, de la secrétaire... J'écoute souvent ses points de vue lorsque je discute avec ces personnes. Je partage souvent leurs vues.

Prêter ses connaissances au service de la justice, c'est aussi remettre en cause ses positions, ses opinions, son point de vue. C'est faire du doute un élément de méthodologie scientifique. Les choses sont toujours plus compliquées qu'elles n'en ont l'air. Le café du commerce est un monde en noir et blanc sans nuances de gris ni couleurs.

Enfin, c'est mon point de vue.

Et le votre ?

7 commentaires:

  1. "il y a celui qui se demandera comment mieux planquer ses données"
    Cette question me semble vaine dans ce contexte. L'individu possède évidemment ses points d'entrées vers ses données privées (clavier, machine, NAS, clé, ...). Or, à 6h15, vous "prenez possession" de ces moyens d'entrée, que les données soient locales ou distantes... Comme vous vous substituez "physiquement" à l'individu, vous avez accès aux mêmes informations. À l'exception des informations qui ne se trouvent pas dans la pièce, ou qui se trouvent dans le cerveau du suspect...

    Admettons que toute les informations soient cryptées (quels que soient les supports), que le "secret" soit uniquement dans la tête du suspecté... Quel est le pouvoir de la justice pour se faire donner l'accès ? Peut-on être obligé de révéler un mot de passe ? (ah ben zut, avec le stress je l'ai oublié...)

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    1. L'article 434-15-2 du Code Pénal précise:
      "Est puni de trois ans d'emprisonnement et de 45 000 euros d'amende le fait, pour quiconque ayant connaissance de la convention secrète de déchiffrement d'un moyen de cryptologie susceptible d'avoir été utilisé pour préparer, faciliter ou commettre un crime ou un délit, de refuser de remettre ladite convention aux autorités judiciaires ou de la mettre en oeuvre, sur les réquisitions de ces autorités délivrées en application des titres II et III du livre Ier du code de procédure pénale.

      Si le refus est opposé alors que la remise ou la mise en oeuvre de la convention aurait permis d'éviter la commission d'un crime ou d'un délit ou d'en limiter les effets, la peine est portée à cinq ans d'emprisonnement et à 75 000 euros d'amende."

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    2. Mais quid du droit de ne pas s'auto incriminer garanti par la Convention Européenne des Droits de l'Homme. Si la communication des codes doit aboutir à dévoiler les preuves d'un délit ou d'un crime, peut-on reprocher au suspect de ne pas les communiquer ?
      Peut-être une question pour Me Eolas ?

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  2. En vous lisant, je n'ai pas vraiment de point de vue arrêté, si j'étais à votre place dans la situation décrite, j'en aurais sans doute un mais je ne saurais dire lequel. J'ai tendance à réagir "au feeling", par exemple si le perquisitionné ou son épouse a une bonne tête cela m'influencera, si je viens d'être confronté à une situation délictuelle très moche, cela m'influencera dans l'autre sens, bref, hors situation j'ai tendance à considérer les espaces privés physiques et numériques comme sacrés.
    Mais je ne nie pas le problème avec des images odieuses de crimes abjects qui ont bien été perpétrés quelque part dans le monde réel.
    Si j'ai un point de vue c'est de remonter à la source qui est primordial parce que c'est réel.

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  3. Je plains expert judiciaire qui viendra faire une expertise chez moi,
    Il devra plutôt se faire accompagner par une société de déménagement à la place du serrurier,
    Rien que dans mon bureau il doit y avoir un 50 ou 70 disque dur qui traîne tous pleins à ras bord sans parler d'une armoire plan de DVD e CD.
    Juste pour le matériel qu'il je n'utilise plus,
    quand il devra commencer à analyser les données courantes qui sont contenues dans un Synology DS1813 qui contient 8 disques durs un 2to chacun.

    Bonne chance à l'expert judiciaire

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  4. Plus simple : le NAS est un ordinateur portable, bétonné dans une double cloison dans le mur porteur derrière le tableau électrique et tout passe par CPL. Bon courage pour trouver où sont les données et bon courage pour récupérer le laptop sans faire s'effondrer la baraque. Mais bon courage aussi si le disque dur tombe en panne… (Vu à la télé.)

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  5. "Cet homme est suspecté d'avoir commis des actes criminels odieux. Il est facile de le voir comme un monstre, comme un danger pour les autres. Et si c'était mes enfants qui avaient été les victimes de ses actes ? Je partage ce point de vue."

    Je ne me risquerais pas à ce genre de point de vue à ce moment là! Etre suspecté n'est pas être coupable. Même la loi vous oblige à agir en considérant la personne comme innocente à priori. Et seul un juge est habilité à juger, ce n'est pas votre rôle.

    Après, si par votre expertise vous tombez quelques temps plus tard sur des preuves de malversations, personne ne vous reprochera de vous faire votre jugement personnel à ce moment là... Toutefois vous êtes bien placé pour savoir qu'il y a beaucoup de vérités indépendantes, parfois contradictoires, dans une affaire judiciaire: votre avis personnel en tant que petite main dans cette affaire, la vérité revélée par votre expertise, celles révélées par d'autres expertises et contre-expertises, celles révélées par l'enquête policière, les vérités de chacunes des parties, et enfin la vérité judiciaire établie par un jugement définitif. Quand à *la* vérité objective, elle est perdue dans les limbes du temps... Personnellement je serais incapable de me faire la moindre conviction dans tout celà. Heureusement, je ne travaille pas pour la justice :-)

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