23 novembre 2015

Le miracle du cerveau

J'arrive à l'hôpital avec le ventre noué d'angoisse. Ma sœur m'a prévenu, ça va être un choc pour moi.

Mon père vient de faire une chute cognitive grave. Diagnostiqué Parkinson il y a trois ans, nous l'entourons de notre amour depuis. Il lutte, soutenu vigoureusement par ma mère, et se bat contre cette maladie incurable et mal connue. Brutalement, et sans raison, son cerveau l'a lâché, et il est tombé dans son appartement sans pouvoir se relever. Ma mère a appelé le SAMU, puis nous a prévenu.

Me voici en route pour son chevet à l'hôpital. J'accompagne ma mère qui va le voir tous les jours, je la soutiens, j'ai traversé la France pour ça, je dois faire bonne figure. Nous sommes lundi 16 novembre 2015. Paris vient de vivre une série d'attentats meurtriers, la France est sous le choc, les informations sont terribles et terrifiantes.

Pierre Desproges, dans sa chronique de la haine ordinaire intitulée "l'humanité", disait :
À bien y réfléchir, on pourrait diviser l’humanité en quatre grandes catégories, qu'on a plus ou moins le temps d'aimer : les amis, les copains, les relations, les gens qu’on connaît pas.
{...}
Enfin, les gens qu'on connaît pas. Les doigts nous manquent pour les compter. D’ailleurs, ils ne comptent pas. Il peut bien s’en massacrer, s’en engloutir, s’en génocider des mille et des cents chaque jour que Dieu fait, avec la rigueur et la grande bonté qui l'a rendu célèbre jusqu'à Lambaréné, il peut bien s’en tronçonner des wagons entiers, les gens qu’on connaît pas, on s’en fout.
Tenez, le jour du récent tremblement de terre de Mexico, le gamin de mon charcutier s’est coupé un auriculaire en jouant avec la machine à jambon. Bien. Et bien quand cet estimable commerçant évoque cette date, que croyez-vous qu’il lui en reste ? Était-ce le jour de la mort de milliers de gens inconnus ? Ou bien était-ce le jour du petit doigt ?

Terrible constat que j'ai pu faire cette semaine : j'étais tellement effondré par la vue de mon père ne parlant plus et ne reconnaissant personne, que les massacres parisiens passaient pour moi au second plan...

En arrivant dans sa chambre, je l'ai vu assis dans un fauteuil. Le personnel de l'hôpital l'avait placé là pour qu'il reste éveillé le jour, afin qu'il dorme mieux la nuit. Une fois assis, personne ne reste avec lui, il n'y a pas de personnel pour cela. Nous, la proche famille, n'avons l'autorisation de venir que de 12h à 20h. Il est 11h40, nous avons grappillé quelques précieuses minutes pour pouvoir arriver pendant son repas. Les aides soignantes nous laissent s'occuper de lui. Ma mère lui donne à manger.

Je suis effondré, mais je ne le montre pas. Mon père, ce héros, cette personne pleine d'humour et de curiosité, se trouve assis, immobile, les yeux fermés, sans réaction ni propos cohérents.

Nous passons l'après-midi à ses côtés, à lui parler et à le réveiller car les soignants veulent le recaler sur des horaires normaux. Il ne me reconnaît pas. A 82 ans, il est devenu un légume... Je m'isole quelques minutes dans le hall de l'hôpital pour pleurer discrètement.

Le soir, je raccompagne ma mère chez elle. Je commence à évoquer le retour de mon père, l'installation d'un lit médicalisé, la prise en charge des soins, les aides à la personne. Il faut positiver. Mais j'évoque aussi le placement en centre de suivi de soins, en EHPAD...

Le lendemain matin, je suis avec elle auprès du CCAS pour remplir et déposer un dossier APA. Nous visitons ensuite deux EHPAD pour retirer des dossiers et inscrire mon père sur les (longues) listes d'attente. Comme pour une greffe d'organe, il faut attendre que quelqu'un meure pour espérer avancer sur la liste. Triste réalité. Rien n'est simple, mais nous avons affaire à quelques personnes faisant preuve de beaucoup d'humanité, et qui prennent le temps de nous expliquer toutes les démarches. D'autres personnes nous prennent de haut, nous délivrent des informations partielles. Comme dans une expertise judiciaire, il faut écouter, ne faire confiance a priori à personne et se faire sa propre opinion.

Je découvre un nouvel univers, une jungle administrative, et en même temps je dois gérer la douleur de ma mère, ma propre douleur et planifier ce qui doit être le mieux pour mon père. Toute la famille est derrière nous et je reçois des dizaines de messages de soutien, de demandes de nouvelles et d'encouragement. Cela me maintient la tête hors de l'eau. La famille est présente, même à distance. Et dans ces moments-là, c'est important.

L'après-midi, nous retournons auprès de mon père. Nous découvrons un petit miracle : il a les yeux ouverts, il parle et il nous reconnaît. Il est un peu confus, mais son état n'a plus rien à voir avec celui de la veille. Nous restons avec lui tout l'après-midi, en veillant à ne pas le fatiguer, mais en le stimulant suffisamment pour qu'il reste éveillé. Le kiné arrive à le faire marcher sur quelques mètres.

Je rentre chez moi le cœur moins lourd. Ma sœur, qui m'a remplacé, m'envoie des nouvelles rassurantes. Mon père a marché 30m et arrive maintenant à manger tout seul.

La maladie a reculé.
Pour le moment.
Pour nous permettre de profiter encore de lui.
Il devrait sortir cette semaine de l'hôpital.
Le miracle du cerveau.

Et vous qui me lisez, profitez de vos proches et n'hésitez pas à leur dire que vous les aimez, tant qu'il en est encore temps.

Papa, tiens bon.
Je t'aime.

16 novembre 2015

Pouvoir aider un magistrat est quelque chose d'extraordinaire

L'exercice de l'interview écrite est un genre auquel je me prête assez facilement, d'abord parce qu'il est facile car il ressemble beaucoup à l'écriture d'un billet de blog, ensuite parce que c'est toujours l'occasion de partager son expérience avec le plus grand nombre, et enfin parce qu'il correspond parfaitement à mon esprit d'escalier.

Il en va bien autrement avec l'interview orale, où le temps de réflexion est beaucoup plus court, avec un cheminement de la pensée qui doit rapidement être verbalisé. J'ai un mode de fonctionnement intellectuel qui demande du temps, je suis très loin d'être un esprit vif avec de la répartie...

C'est pour cela que j'ai d'abord refusé la demande de l'équipe de NoLimitSecu qui souhaitait m'interroger sur mon expérience d'expert judiciaire. C'était sans compter sur l'insistance de Sébastien Gioria (@SPoint) et sa capacité de persuasion...

NoLimitSecu est un podcast indépendant, animé par des personnes passionnées qui sont parties prenantes dans le domaine de la cybersécurité à des rôles et dans entreprises diverses. C'est donc avec un peu de stress que j'ai accepté de tenter l'expérience de l'enregistrement d'un podcast où je suis questionné par des spécialistes de la sécurité informatique, dont deux sont eux-mêmes des experts judiciaires ! Je me sentais un peu comme le médecin généraliste de campagne entouré de médecins spécialistes du CHR...

C'est peu de dire que j'étais dans mes petits souliers... Pourtant, je dois remercier Herve Schauer, Johanne Ulloa et Sébastien Giora pour leur bienveillance et la bonne ambiance qu'ils ont su installer lors de cette interview.

Vous trouverez le podcast de notre conversation sur le site de NoLimitSecu en suivant ce lien. Vous pouvez l'écouter directement sur leur site, ou le télécharger pour l'écouter dans les transports en commun ou dans votre voiture, ou pendant votre jogging, ou dans votre cuisine. Bref, c'est un podcast ;-)

Nous y abordons les sujets suivants:
- Qu'est-ce qu'un expert judiciaire ? (à 1'20")
- A quelle occasion t'es-tu décidé à faire un blog ? (à 1'50")
- Pourquoi es-tu devenu expert judiciaire ? (5'25")
- Quels sont les différents types d'expertises ? (7'23")
- Comment devient-on expert ? (9'13")
- Peut-on refuser une mission ? (16'34")
- La Justice a-t-elle besoin actuellement d'experts ? (20'01")
- Quelles sont les missions les plus demandées par les juges ? (22'47")
- Est-ce que tu dors bien ? (24'15")
- Quels outils utilises-tu ? (25'27")
- Quels sont les problèmes techniques rencontrés ? (33'15")
- As-tu été confronté à des avocats relous ? (40'48")
- Pourrais-tu nous en dire plus sur tes méthodes de gestion de crise ? (44'12")
- Est-ce que l'expertise judiciaire est une activité passionnante ? (45'10")

Je vous souhaite à tous une bonne écoute.

03 novembre 2015

La grosse affaire

L'avocat me contacte d'abord par email. Le message est concis et clair : merci de m'appeler par téléphone à ce numéro. Je profite de ma pause de pas-déjeuner pour mener sur internet une petite enquête sur le cabinet : une grosse structure basée au Luxembourg...

Je l'appelle avec mon téléphone privé-réservé-aux-expertises :

Bonjour, je m'appelle Zythom et vous m'avez contacté par email pour un de vos dossiers en me demandant de vous appeler.
"Euh, oui, sans doute, mais c'est le secrétariat, là. Vous voulez joindre quel avocat ?"
[Brblgblglb...] Je voudrais parler à Maître M.M. Murdock, s'il vous plaît.
"Ne quittez pas, je vous le passe".
Bonjour, Maître Murdock à l'appareil, je suis content que vous m'ayez appelé aussi vite.

L'avocat me présente alors les grandes lignes de son dossier, puis répond à mes questions. La conversation devient de plus en plus technique. Je me rends compte que j'ai à faire à un avocat qui connaît bien l'informatique et qu'il est possible de voir où je vais mettre les pieds. Il s'agit d'un gros dossier international : une société basée à Hong-Kong poursuit un éditeur basé en suède pour dysfonctionnement de son logiciel de pilotage de navire marchand. Du gros, du lourd, de l'affaire avec des avocats partout dans le monde. J'ai un peu la tête qui tourne.

"Euh, mais quelle serait ma mission dans cette histoire ?"

A ce stade, je suis concentré comme jamais, et j'écoute, fasciné, l'avocat m'expliquer que les parties souhaitent un expert français en informatique impartial et que mon nom est sorti par le jeu d'un réseau relationnel improbable... Il me donne les détails de la mission. L'affaire m'intéresse au plus haut point, surtout que j'ai déjà traité un dossier contenant ce type de logiciel. Je demande un peu plus de détails techniques, que l'avocat me donne volontiers.

Le courant passe bien, la discussion est stimulante et intéressante.

Je parle de mes honoraires et l'avocat me dit "pas de problème". Je demande alors où doit s'organiser les différentes réunions d'expertise, et l'avocat m'explique que compte-tenu du choix des parties de prendre un expert français, les réunions doivent être organisées à Paris. Je lui réponds "pas de problème".

Nous raccrochons tous les deux en nous donnant quelques jours pour organiser la gestion administrative, les courriers, l'envoi des documents, etc. Je passe la nuit les yeux ouverts à me repasser la réunion téléphonique dans la tête. Il y a quelque chose qui cloche, mais quoi ?

Le lendemain, un doute m'habite : en quelle langue se déroulera la réunion ? Je rappelle aussitôt l'avocat qui me confirme que bien évidemment la réunion se déroulera en anglais... Je lui explique que, si je maîtrise parfaitement l'anglais technique et que cela ne me pose aucun problème de travailler en anglais, il m'est difficile pour autant d'envisager d'animer une réunion juridique pointue en anglais.

Il ne m'a jamais rappelé.
C'est ce qui s'appelle "To be left in the lurch"...

I will never set the Thames in fire
Ne me jugez pas...