14 février 2017

Et pourtant la journée avait bien commencé

Extrait de http://salemoment.tumblr.com/
avec l'aimable autorisation de l'auteur
Je suis installé devant mon ordinateur et je commence à faire défiler les images.

Ce dimanche matin, je suis tout content de voir que la copie numérique du disque dur, commencée la veille, s'est bien déroulée. Le disque dur original est remis dans le scellé, après avoir pris les photos d'usage du numéro de série, du modèle et de la marque d'icelui.

J'ai sur mon bureau mon cahier papier sur lequel je prends toutes sortes de notes : l'heure où le gendarme m'a amené le scellé, l'heure où j'ai brisé le sceau du scellé, les diverses descriptions physiques que j'en ai fait, les photos que j'ai prises avant et après l'ouverture de l'unité centrale, l'état général de l'intérieur, l'ordre des connecteurs de branchement du disque dur, etc.

Les dernières lignes inscrites sur mon cahier concernent la fin de la prise d'image bit à bit du disque dur d'origine, l'extraction des fichiers encore présents même sous forme de traces, et l'heure de début de mes investigations sur ces fichiers.

J'ai en tête la mission que le magistrat m'a confiée : je dois lui dire si le disque dur contient des images et/ou des films de nature pédopornographique. Je dois également, à titre subsidiaire, signaler tout élément qui pourrait l'intéresser. Non seulement mes compétences techniques l'intéressent, mais aussi mes capacités divinatoires...

Je suis installé devant mon ordinateur et je commence à faire défiler les images. J'ai une sexualité "normale", j'allais dire "banale", une vie tranquille bourgeoise centrée sur l'informatique, les jeux vidéo et la science-fiction. Je mène une existence protégée des atrocités "lointaines", des meurtres, des guerres. Je travaille dans une école d'ingénieurs généralistes comme directeur informatique et technique. J'aime transmettre mes connaissances et ma passion pour l'informatique. Le pire stress que je subis est la pression que je m'inflige pour que les utilisateurs bénéficient du meilleur service possible.

Les images que je regarde sont atroces. Rien ne prépare à ce type de spectacle. Je ferme la porte de mon bureau et demande à mes enfants de ne pas me déranger. Toutes les atrocités humaines défilent sur mon écran : viol d'enfants de moins de 10 ans, actes de tortures filmés pendant les guerres de Yougoslavie, êtres humains enflammés au lance-flamme...

Je trie ces images et ces films en différentes catégories. Mon cerveau se sature de ces scènes tout en "évaluant" le degré d'atrocité. Au bout de trois heures, quelques larmes coulent sur mon visage. Je viens de penser à mes enfants.

Je note l'heure sur mon cahier avec la mention "pause".
Je prends un temps pour moi.

Il y a des gens qui font des métiers très durs : pompiers, policiers, médecins, etc. Je lis ici ou là qu'ils s'endurcissent avec l'habitude, par force. Ils exercent leurs métiers avec passion et efficacité, malgré les drames qu'ils côtoient.

Je me rends compte que je n'arrive pas à m'endurcir. Que ma sensibilité gène mon activité d'expert judiciaire, du moins sur ce type de mission. Rien ne m'a préparé à cela, et je n'ai pas demandé à l'être. Je sais que bon nombre de confrères qui me lisent sont beaucoup plus forts que moi et arrivent à aller au delà de l'horreur pour se concentrer sur la mission.

Il y a les héros du quotidien, anonymes, qui surmontent leurs angoisses et leurs dégoûts pour le bien de la communauté. Et il y a les autres, dont je fais partie, ceux qui n'arrivent pas à s'habituer.

Je reprends l'analyse des images. L'utilisateur de l'ordinateur collectionne des images qui me terrifient. Je passe d'un cadavre décapité à une enfant au regard triste face à un sexe trop grand pour elle. Je la reconnais et j'en ai déjà parlé ici, il s'agit d'une petite fille qui revient souvent dans les collections pédopornographiques. Je l'ai surnommée Yéléna et elle hante souvent ma mémoire, parfois à des moments les plus saugrenus.

La matinée passe lentement. Je fais une pause repas avec les enfants et mon épouse. J'arrive à faire bonne figure, mais tout le monde sent que je suis un peu "en panne". J'explique que je suis fatigué et l'excuse passe comme une lettre à la poste. Je n'ose pas parler à mon épouse de ce que je vois. Je reste vague. Elle connaît la mission sur laquelle je travaille et n'insiste pas.

Je me ré-installe devant mon ordinateur et je continue à faire défiler les images. "Décidément, je le concevais, je m'étais embarqué dans une croisade apocalyptique. On est puceau de l'Horreur comme on l'est de la volupté." Écrivait Louis-Ferdinand Céline à propos de la guerre dans "Voyage au bout de la nuit". Comment aurais-je pu me douter de cette horreur en devenant expert judiciaire ?

Et pourtant la journée avait bien commencé avec le succès de la copie numérique du disque dur du scellé. Elle se terminera tard dans la nuit avec le transfert sur DVD des images et des films trouvés, et l'impression de quelques "morceaux choisis" qui feront le cauchemars de la greffière, du juge d'instruction et des avocats qui auront mon rapport entre les mains.

Partager ses cauchemars n'adoucit en rien son propre fardeau.

5 commentaires:

  1. Finalement le diable et l'enfer existent peut être... en tout cas sur terre visiblement

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  2. Cher Zythom. Vous avez mentionné il y a peu en ces lieux un épisode dépressif de votre vie. Je ne voudrais pas me substituer à un psy et ne voudrais en aucun cas faire montre de quelque autorité en la matière, mais le parallèle me paraît intéressant. Il me semble assez évident que vos activités d'expert judiciaire ont un impact émotionnel énorme sur vous. Je vous admire en cela, avoir la foi suffisante pour continuer à faire ce travail, pour continuer à vous infliger les pires horreurs, parce que vous le considérez comme juste et nécessaire. Dans votre billet sur cette phase de dépression, vous faites état de votre sentiment d'inutilité. J'espère que vos expertises vous démontrent le contraire – mais j'espère aussi qu'elles ne le font pas en dépit de votre santé mentale et émotionnelle (il y a eu récemment un TED talk au sujet de « l'hygiène émotionnelle », je le recommande : https://www.ted.com/talks/guy_winch_the_case_for_emotional_hygiene).

    J'ai le cœur qui se serre à chaque fois que je lis vos expériences face à la pédo-pornographie. N'ayant pas moi-même été soumis à cela, je ne peux qu'imaginer l'horreur que cela peut être. Et je suis encore sans doute très loin du compte.

    Vous faites un beau métier (j'insiste sur le beau).
    Mathieu.


    PS : j'en profite quand même pour dire que votre anti-bot est un enfer sans nom…

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  3. Zythom, je me joins à Mathieu pour interroger en effet les conséquences du visionnage d'horreurs pendant votre weekend sur votre équilibre émotionnel, mais il me revient aussi que vous faites ces expertises gratuitement...
    J'en viens à me dire que "vous vous dépensez" pour faire ce travail : l'impact de ces images vous coûte, à vous, littéralement, en termes de santé mentale, d'équilibre émotionnel...
    Il est vrai que si vous vous faisiez payer, cela n'arrangerait pas forcément la situation, mais tout de même : c'est un travail toxique. Utile, très certainement (n'en déplaise à vos idées noires), tout comme la décontamination radioactive, mais ne vous sacrifiez pas pour autant. Vos enfants auront besoin de vous, donc respectez-vous, respectez vos limites. C'est à votre honneur de ne pas avoir laissé les années et l'expérience vous blaser, vous êtes un humain doté de compassion (="souffrir avec"), c'est précieux. Prenez soin de vous, évitez ce type d'expertise, vous avez assez fait...

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  4. Je me joins derechef à Mathieu et Ariane (que je n'ai pas l'heur de connaître) sur leur analyse de la situation.
    Rappelez-vous ce fait simple et pourtant important : tout psy(-chologue, -chiatre, -chothérapeute) se doit d'être suivi par un confrère. Non pas pour le plaisir de Tonton Freud mais parce qu'ils s'en ramassent plein la tronche, de la souffrance de leurs patients, de leurs familles aussi.
    Avoir un espace où ils peuvent vider leur sac, prendre du recul et exprimer leur propre souffrance leur évite à la fois de perdre la boule et d'être plus efficaces comme psy.

    Eh bien je pense que ça devrait aussi être systématiquement le cas pour les experts judiciaires de votre espèce, m'sieur Zythom. Vous vous prenez vous aussi de la souffrance d'autrui en pleine face. Dans le meilleur des cas, c'est la souffrance de l'employé injustement accusé dont vous explorez les moindre recoins de sa vie privée, mais trop souvent c'est la souffrance de victimes de viols, de tortures, de meurtres, et j'en passe... On ne peut rester indifférent face à ça. Surtout que vous en voyez l'aspect le plus crû. Un aspect que, je pense, beaucoup de policiers n'ont pas à affronter autant que vous. Vos missions vous mettent au contact non pas de centaines, mais de milliers, dizaines de milliers d'images insoutenables.

    Prenez soin de vous, et surtout, préservez-vous autant que possible. Votre mission mérite que vous écoutiez vos limites et que vous ne vous sacrifiiez point ainsi. C'est probablement votre fierté de lutter contre ces horreurs, mais faites attention à vous... Votre épisode dépressif récent est quand même encore "frais".

    Je ne suis pas psy, qu'on s'entende bien, hein. Mes avis en la matière sont ceux de Madame Michu. Mais pour avoir déjà été en contact avec un psy, je pense, avec toute la réserve que ça puisse impliquer pour vous, qu'avoir un psy avec qui débriefer régulièrement sur vos missions... Ce ne serait pas un luxe...

    Courage à vous !

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  5. C'est atroce et je ne parle pas que des images saisies, je parle aussi et surtout de ce que vous devez vivre en les voyant, en les classant, Comment sortir indemne de ça?

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Lectrice, admiratrice, avocate, magistrate, programmeuse, dessinatrice, chère consœur, femmes de tous les pays, lecteur, j'ai toute confiance en vous pour prendre bien soin de vérifier que votre prose est compatible avec les normes orthographiques et grammaticales en vigueur. Et si vous pouviez éviter les propos insultants ou haineux, je vous en serais reconnaissant.
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